Le 2 octobre 2026 à Bobigny, à la MC93, la salle qui l’a vue exploser, le raï célèbre ses 40 ans en France. Signée Naïma Yahi, la création Opéraï réunira sur scène Samira Brahmia, Meziane Amiche, Cheikha Hadja, et deux « historiques » : Cheb Hamid et Cheba Fadela.
Hiver 1986, du 23 au 26 janvier. Sur la scène de la Maison de la Culture de Bobigny, une déflagration sonore inédite se fait entendre. Elle mixe des traditions populaires algériennes comme le chaâbi, et des instruments électriques, des claviers, des guitares, du rock’n’roll. Pour la première fois, la jeunesse française issue de l’immigration maghrébine découvre une musique qui lui ressemble – le raï – dont les héros débutants se nomment Cheb Khaled, Cheb Mami, Cheba Fadela, Cheb Sahraoui, Raïna Raï et Cheb Hamid.
40 ans plus tard, l’historienne Naïma Yahi, spécialiste de l’immigration et de l’histoire culturelle des artistes algériens en France, revient sur ce coup d’envoi. « Avant ce festival à guichet fermé, cette musique n’avait aucune réalité tangible en France, à part quelques prestations dans des milieux communautaires, deux-trois passages radio confidentiels, et une poignée de K7 diffusées sous le manteau », raconte-t-elle. « Cette série de concerts aux portes de Paris, alors capitale des “musiques du monde”, fut le point de départ de sa diffusion internationale ».
Si l’événement tient à l’audace visionnaire d’un homme, le journaliste et producteur Martin Meissonnier, il profite aussi d’un heureux contexte. « Régnait, juste après la marche pour l’égalité et contre le racisme de 1983, une sorte de movida des enfants de l’immigration maghrébine, considérés comme une avant-garde branchée. Il y avait aussi cette fenêtre favorable, cette ouverture culturelle sous Mitterrand, et ce grand boom de la world music », rappelle-t-elle.
Alors, 40 ans plus tard, impossible de ne pas célébrer en grande pompe l’avènement d’un style qui devait surpasser tous les records en 1998, avec la compile 123 Soleils, dans une France Black-Blanc-Beur.
Une création intime et collective
Toute l’année 2026, de multiples événements ponctuent cet anniversaire, cette « Saison raï en Seine-Saint-Denis » : des rencontres-conférences, des jam sessions, des fanfares, des concerts (Sami Galbi, Mohamed Lamouri…), un bal raï, un karaïoké (le 3/10 au cinéma Alice Guy de Bobigny et le 10/10 à Sevran), l’exposition Ya Rayi du 9 au 31/10 à Sevran, avant la soirée de clôture Cabaraï, à Aubervilliers, le 31 octobre.
Mais l’apothéose reste sans nul doute ce spectacle, 40 ans plus tard, dans la salle qui le vit naître : Opéraï, vol. 1 – Il était une fois le raï, signé Naïma Yahi. « Quand j’ai proposé ce projet à Hortense Archambault, la directrice de la MC93, elle n’a pas hésité une seconde », souligne l’historienne. « L’endroit est devenu un véritable lieu de mémoire ».
Pour l’occasion, l’historienne quitte ses apparats de scientifique, pour endosser, sur scène, une histoire plus intime, racontée au « je ». « En 1986, j’avais 9-10 ans. Je n’étais pas à ce concert. Ce n’est que bien plus tard, en travaillant à la fois sur les mobilisations sociales contre le racisme et l’expérience d’un patrimoine culturel dans le champ des luttes, que j’ai saisi l’importance symbolique de ce moment », explique-t-elle.
« À partir de mon récit personnel d’enfant de la deuxième génération – je fais, disons, partie de la queue de la comète de la génération “beur” – je tire les fils d’une histoire collective. Adolescente dans les années 1980-1990, j’ai connu cette émergence médiatique de ce que nous représentions. Avant, nous étions invisibles… Un jour, le pays s’est réveillé : qui sont ces mioches ? Nous incarnions les nouveaux Français ! »
Un concert-mémoire
Si, dans ce spectacle, la voix et la présence de Naïma délivrent, en virgules, des éléments de contexte, des repères chronologiques et biographiques, si des écrans révèlent des archives précieuses – photos d’artistes en studio, pochettes de disques mythiques, affiches d’époque, etc. –, l’essentiel réside ailleurs : dans un grand concert de près de 2h00 par les chantres du raï.
Se succéderont sur scène Samira Brahmia à l’esthétique « Rock & Raï», l’incarnation du « new raï » Meziane Amiche, et Cheikha Hajla la voix des cabarets. Il y aura aussi et surtout deux artistes présents en 1986, Cheb Hamid et Cheba Fadela.
L’émotion de Cheba Fadela
Et c’est cette dernière que nous contactons. À l’autre bout du fil, une voix rocailleuse, savoureuse, apparemment émue, nous répond : « Vous imaginez ! À l’époque, j’avais 24 ans, maintenant j’en ai 64. Mon petit bonhomme, avec moi sur scène, en avait deux. Maintenant 42. Il y avait mon ex-mari avec moi, Cheb Sahraoui », décrit-elle. « Dans les années 1970, je chantais dans des chorales, et je me suis lancée dans le raï dans les années 1980. En 1986, je me souviens de cette très belle histoire avec Jack Lang. Je n’avais pas de passeport. La police est venue chez moi, en Algérie. Ma mère m’a demandé : “qu’as-tu fait encore ?”. Je suis allée au commissariat et suis ressortie, une heure plus tard, avec mon passeport… Intervention du ministre de la Culture français ».
La voix de Cheba Fadela s’enroue au souvenir de ses chers disparus : « À l’époque, dans le raï, il y avait aussi Cheikha Rimitti, et mon adoré Cheb Hasni, mes yeux, mon frère, dont on fête les 33 ans de décès ce 29 septembre. Une heure avant son assassinat, il mangeait chez moi ». Le cœur plein d’amour, d’émotions et de souvenirs, Fadela chantera, à Bobigny, l’un de ses morceaux fétiches.
« Avec les artistes et leurs affinités particulières, nous avons choisi une grosse dizaine de titres phares du raï, selon un enchaînement chrono-thématique, pour tenter de comprendre ce que représente cette mémoire collective », décrit Naïma.
Le spectacle s’intitule Opéraï, parce qu’après tout, le raï, entré par la grande porte, fait désormais partie d’une culture classique française… toujours un peu irrévérencieuse ! « Et puis, conclut Naïma, nous rendons ici hommage aux divas et aux ténors du style. Dans le raï, comme dans l’opéra, se côtoient des drama queens, des péripéties romanesques, des histoires d’amour contrariées… C’est très haut en couleur ! »
Quarante ans après, le raï l’est toujours, haut en couleur. De quoi devenir un monument sans jamais renoncer à ses excès, à ses blessures, à ses amours, à sa liberté.
A.-L. L.
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