vendredi 30 septembre 2022
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Après l’affaire Khashoggi, Erdogan et « MBS » ouvrent une « nouvelle ère »

A Ankara, le président turc et le prince héritier saoudien ont dit vouloir développer leurs relations dans divers domaines

Honneurs militaires, dîner de gala, accolades, le président turc, Recep Tayyip Erdogan, n’a pas lésiné sur l’accueil réservé au prince héritier saoudien Mohammed Ben Salman (« MBS »), qu’il a reçu avec faste en son palais de Bestepe, à Ankara, mercredi 22 juin. La cavalerie était parée des drapeaux turc et saoudien, les hymnes nationaux ont été joués par l’orchestre, les deux dirigeants se sont embrassés, scellant leur réconciliation après des années d’animosité et de paralysie des relations commerciales et diplomatiques. Le communiqué commun publié à l’issue des entretiens vante l’ouverture d’une « nouvelle ère de coopération » dans les « relations parfaites » entre les deux pays. La page a bel et bien été tournée depuis la crise diplomatique déclenchée par l’assassinat sordide du journaliste Jamal Khashoggi dans les locaux du consulat saoudien, à Istanbul, le 2 octobre 2018. Ressortissant du royaume, critique de la politique du prince, le chroniqueur du Washington Post s’était rendu au consulat pour une démarche administrative, il n’en est jamais ressorti. La presse turque a ensuite révélé qu’il avait été tué puis démembré par une équipe de tueurs saoudiens mandatés par Riyad. L’ordre de tuer le journaliste était venu « des plus hautes sphères du gouvernement saoudien », avait affirmé M. Erdogan, promettant de faire la vérité sur cet « assassinat politique ». A Ankara comme à Washington, MBS était présenté comme le principal commanditaire du meurtre. L’heure n’est plus aux accusations. Le président américain, Joe Biden, se rendra en Arabie saoudite en juillet et le président Erdogan, à cours de liquidités et d’investissements à moins d’un an des élections, cherche à tout prix à se rapprocher du prince, qui, pour sa part, souhaite redorer son blason. Ankara était la dernière étape d’une tournée qui l’a emmené en Egypte et en Jordanie, pour mieux donner la mesure de son entregent régional avant la venue du président Biden.

Maintenir l’économie à flot

La Turquie espère des investissements dans plusieurs secteurs : banques, tourisme, industrie de défense. Pour sa part, le royaume s’intéresse de près à la production de drones. Ankara brûle d’augmenter ses exportations, tombées à un peu plus de 200 millions de dollars contre 3,2 milliards en 2019, selon les statistiques officielles. Une baisse à mettre au compte du boycott officieux des produits turcs mis en place par Riyad en 2020. Il a été levé depuis, de même que l’interdiction faite aux Saoudiens de séjourner en Turquie, annulée par MBS quelques jours avant sa tournée. Avant tout, le président turc espérait conclure un accord d’échanges de devises (swap) pour soulager la livre turque, dépréciée face au dollar et à l’euro. Le sujet est tellement important qu’il a donné lieu à un entretien confidentiel, en tête à tête, entre les deux dirigeants. Aucune annonce de signature d’accord n’est venue clore la visite du prince héritier. La crise monétaire qui affecte la Turquie – dépréciation de la monnaie, épuisement des réserves en devises de la Banque centrale, inflation galopante (73 % sur un an en mai) – contraint le président Erdogan à passer ces accords pour maintenir l’économie à flot. Conclus en toute opacité, ces échanges de devises visent à faire baisser la pression sur la monnaie turque en difficulté et à aider le gouvernement à affronter la hausse du coût des importations d’énergie. En janvier, la Turquie s’est entendue avec les Emirats arabes unis pour un échange de devises d’une valeur de 4,9 milliards de dollars (4,6 milliards d’euros), soit une bouffée d’oxygène pour la livre turque. Une injection du même type est attendue de la part du prince héritier saoudien. Ces derniers mois, le président turc n’a pas ménagé ses efforts pour renouer avec le royaume. Reçu en Arabie saoudite en avril, il avait dû préalablement se sou[1]mettre aux exigences du prince, pressé d’en finir avec l’affaire Khashoggi. Instruit depuis 2020 par un tribunal d’Istanbul, le procès par contumace de 26 ressortissants saoudiens accusés d’avoir assassiné le journaliste avait brusquement été clos en mars, tandis que le dossier avait été transféré à la justice saoudienne. L’ordre venait de très haut. Nimet Demir, juge en chef à la 12e cour pénale d’Istanbul, l’a appris à ses dépens. Consultée dans le cadre de la procédure, elle s’était alors opposée au transfert. Une audace qui lui a valu d’être récemment mutée à Kahramanmaras, dans le sud­-est de l’Anatolie. « Je voulais défendre la démocratie, les droits de l’homme et les libertés. (…) Je suis une victime », a-­t­-elle confié au journal Sözcü, dans une interview publiée lundi 20 juin.

In Le Monde marie jégo