samedi 30 août 2025
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ChatGPT abîme votre cerveau… mais peut vous aider ! Une alerte sur les usages de l’IA en Algérie

Pour CARE, poser ce débat n’est pas seulement un enjeu académique ou sociétal. C’est un impératif économique : l’IA doit renforcer la compétitivité des entreprises algériennes, pas les fragiliser. 

ChatGPT s’est imposé partout mais à quel prix ?

Depuis fin 2022, ChatGPT s’est imposé partout : société, universités, administrations, organisations, PME et startups. En Algérie, on l’emploie pour rédiger des rapports, traduire, synthétiser, répondre à des appels d’offres, connaître. Cette fulgurance interroge : renforçons‑nous nos capacités, ou les déléguons‑nous déjà à la machine ? Une étude récente du Massachusetts Institute of Technology (MIT) montre que l’usage intensif de l’IA générative peut appauvrir nos fonctions cognitives[1]. C’est un constat qui ne vaut pas que pour l’école : il concerne aussi l’entreprise, sa compétitivité, ses savoir-faire et sa souveraineté.

La « dette cognitive », quand l’outil pense à notre place

L’expérience du MIT est simple : deux groupes d’étudiants rédigent des essais, les uns sans aide, les autres avec ChatGPT. Le résultat est une moindre activité cérébrale chez les utilisateurs de l’IA, et surtout une difficulté à « remonter en régime » lorsqu’ils doivent ensuite écrire sans assistance. Les chercheurs parlent de « dette cognitive » : on gagne du temps, mais on désentraine sa propre pensée [1][2]. Les textes produits paraissent plus rapides, mais moins nuancés, sans « âme ». L’efficacité masque une perte de profondeur et, à terme, une érosion des compétences.

L’Algérie déjà concernée

Nos universités ne sont pas épargnées. À l’université de Saïda (2024), un travail de recherche alerte sur l’impact de ChatGPT sur l’intégrité académique et la valeur des diplômes[3]. À l’université de Batna 2, certains doctorants rédigent des chapitres entiers de thèse à l’aide de l’IA, sans en informer leurs encadreurs, posant la question de la crédibilité scientifique[4].

Ces dérives académiques annoncent un risque plus large : former une génération de diplômés artificiels, plus habiles à utiliser l’IA qu’à développer leur pensée critique.  Cela annonce un risque managérial, comme celui de recruter des profils à la production impeccable mais à la pensée affaiblie, au détriment de la résolution de problèmes, de la créativité et de l’autonomie au travail.

Ailleurs, la discipline chinoise et les hésitations européennes

La Chine forme dès le secondaire à l’« art du prompt » (c’est‑à‑dire l’art de bien poser une consigne ou question à l’IA pour orienter et avoir la meilleure réponse possible), elle bloque l’accès aux IA pendant le Gaokao, l’équivalent du baccalauréat[5]. En Europe, les réactions restent fragmentées : interdictions ponctuelles (Sciences Po, Montpellier) et expérimentations dans la presse (Ebra)[6]. Des analyses soulignent un risque d’atrophie cognitive et une baisse de l’engagement intellectuel[7][8]. Du côté des usages au travail, l’adoption progresse très vite, souvent en secret par crainte d’être jugé « tricheur »[9].

ChatGPT et l’entreprise algérienne, des promesses à double tranchant

Peut-on encore croire que ChatGPT n’est qu’un gadget d’étudiants pressés ? Dans une PME ou une startup, il rédige un rapport, structure un appel d’offres, accélère une étude de marché, propose un scénario marketing, traduit ou résume en quelques minutes un corpus technique. Le gain de productivité est réel, et c’est bien pour cela qu’il séduit. Mais l’entreprise n’a pas le droit de se laisser griser par ce gain sans en mesurer l’envers.

Car derrière l’efficacité se cachent de vrais risques. Envoyer des contrats ou devis à une plateforme étrangère, c’est exposer son capital informationnel. Déléguer sans cesse la rédaction et la synthèse, c’est voir les équipes perdre leurs réflexes. Bâtir ses processus sur des outils qu’on ne contrôle pas, c’est accepter une dépendance technologique qui peut devenir systémique. Et comment garantir qualité, traçabilité ou conformité juridique quand l’IA peut halluciner, inventer ou ignorer le droit d’auteur ?

Ce que doit faire l’entreprise algérienne ?

L’entreprise algérienne ne peut plus se contenter de bricoler. Elle doit fixer des règles : ce qui peut être confié à l’IA (données publiques, brouillons, reformulations) et ce qui ne doit jamais l’être (secrets d’affaires, informations sensibles, décisions engageant le client). Mettre en place une passerelle technique sécurisée est nécessaire, mais reste insuffisant.

L’essentiel se joue ailleurs : dans la formation et la responsabilisation. Former vite et bien, voilà l’urgence. Former au prompt adapté au métier — car un juriste ne questionne pas l’IA comme un marketeur ou un responsable RH — et surtout former à la vérification, à l’esprit critique, à l’art de recouper. Sans cela, l’entreprise confondra vitesse et précipitation, efficacité apparente et erreurs coûteuses. Des pilotes courts, avec des indicateurs clairs (temps gagné, qualité, conformité), permettront de séparer l’utile de l’illusion.

Enfin, il faut le dire sans détour : l’IA ne doit pas décider. Toute production qui engage l’entreprise doit être relue et validée par un humain compétent. L’IA assiste, elle n’arbitre pas. Responsabiliser les métiers, c’est éviter de tomber dans une délégation aveugle.

Ce cadre n’est pas une formalité : il conditionne notre compétitivité et notre avenir. L’entreprise algérienne doit gagner du temps, oui, mais sans perdre sa tête. À l’IA les tâches mécaniques ; à nous la réflexion, la conception et la relation humaine.

Et nous, en Algérie ?

Nous n’avons pas encore de cadre national réellement appliqué. Chacun expérimente dans son coin, entre enthousiasme, prudence et parfois la peur d’être « pris en faute ». C’est là que réside le vrai danger : celui d’une dépendance silencieuse, progressive, invisible, qui ronge peu à peu le savoir-faire, la créativité et l’autonomie intellectuelle. Il ne s’agit plus de s’interroger, mais d’établir et accélérer ce qui existe déjà.

Nous disposons déjà d’instances. Le Conseil scientifique algérien pour l’intelligence artificielle et le Haut-Commissariat à la Numérisation qui ont tracé des orientations. Encore faut-il les traduire dans la vie réelle tout court et celle de l’entreprise en particulier. Cela passe par des formations ciblées, adaptées aux métiers, qu’il s’agisse de managers, d’acheteurs, de juristes, de commerciaux ou d’analystes. Cela suppose aussi un soutien concret aux startups locales spécialisées en IA, qu’il s’agisse d’accès aux données, de moyens de calcul, d’importations de licences de logiciels ou de commande publique.

Maîtriser ou subir

Mais une inquiétude plus profonde surgit : que deviendrons-nous lorsque, à force de déléguer nos savoirs et nos savoir-faire, nous dépendrons totalement d’une intelligence artificielle qui ne nous appartient pas ? Que se passerait-il si, demain, ces plateformes décidaient de nous « déconnecter », ou pire encore, d’orienter systématiquement nos réponses dans un sens biaisé, au service d’intérêts qui ne sont pas les nôtres ? La question n’est pas théorique, elle touche à notre indépendance numérique. Elle impose de penser l’IA non seulement comme un outil de productivité, mais aussi comme un enjeu de sécurité nationale. Maîtriser nos données, développer nos propres data centers, sécuriser nos réseaux, investir dans la R&D et dans nos propres modèles linguistiques massifs : voilà la seule manière d’éviter de confier notre avenir à des technologies qui pourraient, un jour, se retourner contre nous.

Reprendre la main

Alors, ChatGPT abîme-t-il notre cerveau ? Oui, si nous lui abandonnons sans recul nos tâches de réflexion, d’écriture ou de décision. Mais il peut aussi devenir un allié puissant, à condition que nous restions maîtres du jeu.

La vraie question est là : voulons-nous accélérer nos entreprises et gagner en compétitivité, ou risquer de sacrifier notre capital intellectuel au confort de la facilité ? À nous d’inventer un cadre lucide, à la fois pro-innovation et pro-souveraineté, qui libère l’usage de l’IA tout en protégeant nos savoirs.

Tout l’enjeu est là : faire de l’IA un outil au service de nos entreprises, sans jamais lui abandonner ce qui fait notre valeur : notre jugement, notre créativité, notre autonomie. ChatGPT n’est pas une mode. C’est un défi. À l’Algérie de s’en servir sans jamais s’y soumettre.

 Références

  1. MIT – Your Brain on ChatGPT: Accumulation of Cognitive Debt when Using an AI Assistant for Essay Writing Task arXiv, 2025.

 

  1. MIT Media Lab – Projet Your Brain on ChatGPT MIT Media Lab.
  2. Université de Saïda – ASJP, 2024 ASJP.
  3. Université de Batna 2 – ResearchGate, 2024 ResearchGate.
  4. Euronews – « ChatGPT : une étude pointe un possible déclin cognitif lié à son usage » Euronews, 2025.
  5. INA – La Revue des Médias – « ChatGPT, correcteur secret des rédactions du groupe Ebra » INA, 2025.
  6. Polytechnique Insights – « IA générative : le risque de l’atrophie cognitive » Polytechnique Insights, 2025.
  7. Le Grand Continent – « ChatGPT, cerveau et cognition : que nous apprend l’étude du MIT ? » Le Grand Continent, 2025.

Ali Kahlane