Soixante ans après la disparition de Mehdi Ben Barka, à Paris, les journalistes Stephen Smith et Ronen Bergman affirment que le roi Hassan II a ordonné l’assassinat de son opposant (*).
Votre livre montre que le roi Hassan II est l’orchestrateur principal de l’assassinat de Ben Barka, même si sa peine de mort avait été commuée. Il n’y a aucun doute sur la question ?
Stephen Smith : Non, aucun. Quand le roi apprend que Ben Barka a rejoint les services secrets tchèques et leur demande des moyens pour le renverser, il décide d’éliminer son opposant devenu, aussi, un agent de la Guerre froide. Nous sommes en octobre 1964, un an avant l’enlèvement à Paris. Ayant du mal à localiser l’exilé qui parcourt le monde, les Marocains demandent alors de l’aide aux services français. Mais ceux-ci font la sourde oreille. Là-dessus, en mars 1965, se produisent des émeutes populaires à Casablanca, où Hassan II est pour la première fois publiquement conspué, à l’instigation de Ben Barka, croit-il, à tort. Dès lors, il donne l’ordre d’en finir, avec le concours des services israéliens, avec lesquels les Marocains ont établi une coopération secrète. Nous l’avons par écrit, dans un câble du Mossad envoyé du poste à Rabat au siège au Tel-Aviv. Il y est précisé que la décision a été prise « quelles qu’en soient les conséquences ». Cette condamnation à mort est sans appel.
Les services français n’étaient donc en aucun cas responsables de sa disparition…
À travers l’affaire Ben Barka, on se rend compte que « la » France est une illusion d’optique. Ayant passé l’Algérie par pertes et profits, De Gaulle veut coopérer avec Ben Barka pour gagner des marges de manœuvre dans ce qu’on appelait alors le Tiers-monde, face aux superpuissances. Mais son Premier ministre et son ministre de l’Intérieur, Georges Pompidou et Roger Frey, veulent rendre service au roi Hassan II. Ils ferment les yeux sur ce qu’ils pensent être seulement un enlèvement. Les services, divisés en factions rivales, tirent à hue et à dia. Enfin, au plus bas étage, des truands liés au SDECE (ancêtre de la DGSE, NDLR) et aux services marocains prêtent main-forte à un crime qui doit leur rapporter des sommes fortes ou une place au soleil au Maroc.
Même si l’État hébreu s’en est défendu, le Mossad a fourni plus qu’une simple assistance ?
Disons, pour résumer, que le Mossad transforme la série d’échecs des pieds nickelés en crime parfait, grâce à la disparition du corps. Comme nous le racontons en détail, les Israéliens auront une dette envers les Marocains : les écoutes du sommet arabe de Casablanca, en septembre 1965, qui vont les aider à gagner la guerre des Six Jours, en « traçant » Ben Barka, puis, une fois qu’il a été enlevé à Paris, en fournissant jusqu’aux pelles et granulés de soude caustique pour ensevelir et dissoudre son corps. Mais, si les agents du Mossad guident ainsi les pas des Marocains, ils ne montent jamais en première ligne. Aucun d’entre eux ne touche Ben Barka, mort ou vivant. Son assassin, Ahmed Dlimi, acquitté par la cour d’assises à Paris… est bien marocain. Détail macabre, il se passe du poison mortel que lui ont remis les Israéliens parce qu’il préfère « la méthode salle de bains ».
Cette coopération a-t-elle permis, in fine, d’aboutir aux accords d’Abraham ?
Oui, dans la mesure où le pacte de sang qu’a scellé l’assassinat de Ben Barka entre les services marocains et israéliens a instauré une confiance mutuelle qui permet, du vivant de Hassan II, une série de négociations secrètes au Maroc entre l’État juif et des pays du monde arabe, puis, en 2020, la reconnaissance officielle d’Israël par le royaume chérifien. Mais, à l’autre extrême, on peut aussi dire que la « prévention ciblée », l’euphémisme du Mossad appliquée en joint-venture à Ben Barka, s’inscrit dans l’effrayante banalisation, en Israël, des assassinats couverts par la raison d’État.
* Dans leur livre « L‘Affaire Ben Barka – La fin des secrets » (Grasset)
P. C.
INTERFIL ALGERIE Soyez le premier informé