jeudi 2 juillet 2026
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Disparition / Mort de Daniel Melingo, artiste inclassable, du rock au tango

Daniel Melingo, mort ce 30 juin à Buenos Aires, a marqué la musique par son éclectisme et son refus des étiquettes. Clarinettiste, saxophoniste, chanteur et compositeur, l’Argentin a navigué du rock psychédélique au tango revisité, en passant par le punk et le jazz, sans jamais cesser de se réinventer. Son parcours, guidé par l’audace et la poésie, reste une ode à la liberté artistique.

Une prestance exceptionnelle, un visage très expressif, une chevelure argentée, Daniel Melingo vient de disparaitre à l’âge de 68 ans. Il laisse une empreinte singulière dans la musique populaire argentine et plus largement sur la scène internationale. Clarinettiste, saxophoniste, chanteur, compositeur et explorateur infatigable, il aura traversé les genres sans jamais s’y installer durablement : du rock psychédélique au tango (dans une forme très personnelle), en passant par le punk ou le reggae, son parcours est celui d’un artiste guidé par le besoin constant de se réinventer.

Né le 22 octobre 1957 à Parque Patricios, à Buenos Aires, Melingo découvre très tôt la musique. À 9 ans, il intègre le Conservatoire national Carlos López Buchardo, puis poursuit sa formation au Conservatoire Manuel de Falla avant d’étudier l’harmonie, la composition et l’interprétation à l’Université catholique. Après avoir pratiqué la guitare classique puis le bandonéon, il choisit définitivement la clarinette. Un séjour au Brésil lui permet de rejoindre le groupe de Milton Nascimento, première étape marquante de sa carrière.

Esprit rock

De retour en Argentine, une rencontre décisive avec le chanteur Miguel Abuelo, le fait entrer dans l’aventure de Los Abuelos de la Nada. Melingo participe à la renaissance du groupe aux côtés d’Andrés Calamaro, Gustavo Bazterrica et Polo Corbella. Son talent de compositeur s’affirme sur Vasos y besos (1983), deuxième album du groupe, grâce notamment au morceau devenu culte « Chala-man ».

Parallèlement, il fonde avec le chanteur et humoriste Pipo Cipolatti, Los Twist, formation qui apporte un vent d’humour et de fantaisie au rock argentin des années 1980. Le premier album, La dicha en movimiento (1983), devient un manifeste générationnel avec des titres comme « Jugando Hulla-Hulla », « En el bowling » ou « Cleopatra, la reina del twist ». Le groupe confirme son succès avec Cachetazo al vicio (1984), puis La máquina del tiempo (1985).

À la même époque, Melingo rejoint le groupe d’un autre rocker Charly García, participant notamment à la période de Piano bar (1984), où son saxophone se fait entendre sur « Rap del exilio ». Cette expérience marque la fin de son aventure avec Los Abuelos de la Nada.

Dans la seconde moitié des années 1980, il s’installe en Espagne, et particulièrement à Madrid, alors en pleine Movida. Après une collaboration avec le groupe punk Los Toreros Muertos, il fonde Lions In Love : « Là, le rock a pris des styles plus purs comme le jazz, le blues, le flamenco ou le reggae, les a mélangés dans un shaker et a créé quelque chose de nouveau » explique-t ’il (Pagina 12, 20 août 1999). Deux albums voient le jour, Lions In Love (1989) et Psicofonías (1992), avant que Melingo ne considère cette aventure expérimentale arrivée à son terme.

Tango réinventé

Revenu à Buenos Aires, il publie H2O (1995), resté confidentiel. Trois ans plus tard, il opère un tournant radical avec Tangos bajos (1998). En adoptant le personnage du tanguero orillero, inspiré par le lunfardo (argot des banlieues portègnes) et l’héritage du chanteur argentin Edmundo Rivero (1911-1986), il redonne vie à un tango des marges, nourri de poésie populaire et de littérature.

Cette nouvelle identité artistique se développe avec Ufa (1999), Santa milonga (2004), Maldito tango (2008) et Corazón y hueso (2010), une série d’albums qui lui ouvre les portes des grandes scènes internationales. Il faut dire qu’en 2004, le guitariste Eduardo Makaroff, membre argentin du groupe Gotan Project lui ouvre les portes du label Maana et lui permet de se produire sur les scènes européennes.

Toujours animé par le changement, Melingo invente ensuite le personnage du « linyera », « vagabond » philosophe et poétique. L’album Linyera (2014) mêle tango, folklore et expérimentations sonores. Cette trilogie se poursuit avec Anda (2016), qui revisite aussi bien le répertoire populaire qu’une chanson de Serge Gainsbourg (« Intoxicated Man »), avant de s’achever avec l’album Oasis (2020).

Après la pandémie, il retrouve d’anciens compagnons de route lors d’Encuentro Maximalista, réunissant notamment plusieurs membres des Abuelos de la Nada. Il préparait également une nouvelle version de Tangos bajos, accompagnée d’un film et de nombreux invités, parmi lesquels Andrés Calamaro, Fito Páez, Pity Álvarez et Pablo Lescano.

Daniel Melingo laisse une œuvre impossible à enfermer dans une seule définition. Formé dans la rigueur académique, devenu figure majeure du rock avant de réinventer le tango à sa manière, il n’a cessé de suivre son intuition, plutôt que les conventions. Son dernier projet, une réinterprétation de Tangos bajos, restera inachevé. Mais après tout, Melingo n’a jamais fait grand cas de la fin de ses aventures artistiques : seulement les nouveaux départs.

V. P.