mardi 27 février 2024
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Entretien / Benjamin Stora : tout travail sur l’histoire coloniale consiste à « la regarder en face et à la traiter »

Regarder l’histoire en face et sans se livrer à une guerre des mémoires, c’est l’enjeu de la Commission mixte de dix historiens algériens et français lancée il y a 18 mois, par les présidents Abdelmadjid Tebboune et Emmanuel Macron et qui vient de tenir sa quatrième réunion à Paris, il y a 10 jours. Benjamin Stora, qui préside cette Commission côté français et qui, par ailleurs, vient de publier L’arrivée, de Constantine à Paris, aux éditions Tallandier, espère que, dès cette année, la France pourra restituer à l’Algérie des biens hautement symboliques. 

Benjamin Stora, la Commission mixte vient de tenir sa quatrième réunion, c’était à Paris. Sur la question des archives de l’époque coloniale, les historiens algériens réclament à la France la restitution de ces archives, notamment celles d’Aix-en-Provence, alors qu’il semble que vous, vous préfériez parler d’un accès libre à ces archives. Est-ce qu’il n’y a pas un point de divergence ?

Benjamin Stora : Non, il n’y a pas de divergences, parce que, vous savez, maintenant il y a un élément nouveau par rapport à la vieille problématique de la restitution, qui est tout à fait légitime et très ancienne de la part des Algériens. L’élément nouveau, c’est la numérisation, c’est la révolution numérique, c’est-à-dire qu’aujourd’hui, les demandes de restitution sont beaucoup moins importantes que les demandes de numérisation d’archives et de transfert et de partages d’archives. Ça n’empêche pas qu’il puisse y avoir des restitutions de documents authentiques, qui ont des valeurs symboliques. Par exemple, le traité de la Tafna de 1836-1837, des documents manuscrits, comme ceux de l’émir Abdelkader, qui consignait sur des carnets personnels un certain nombre de réflexions portant, notamment, sur la religion musulmane. Et ce sont des documents authentiques, bien sûr, qui demanderaient à être restitués. Donc il n’y a pas de divergences à ce niveau-là.

Sur la question des biens symboliques ayant appartenu aux chefs de la résistance algérienne au XIXe siècle, comme Ahmed Bey et l’émir Abdelkader, est-ce qu’il ne faut pas d’abord passer par une loi votée par le Parlement français ?

En attendant que cette loi soit votée, que l’ensemble des partis politiques français se mettent d’accord, ce qui est loin d’être le cas, sur la restitution des biens – pas simplement pour l’Algérie, vous savez, derrière l’Algérie, il y a le problème de la restitution pour ce qui concerne l’ensemble de l’Afrique, ça, c’est très important –, donc en attendant qu’il y ait un accord de l’ensemble des formations politiques, on peut quand même s’accorder et faire des propositions aux chefs d’État pour des restitutions, comme c’est indiqué dans l’accord que j’ai signé personnellement et qui porte, par exemple, sur le bâton de commandement de l’émir Abdelkader et, par exemple, sur son Coran, etc. Donc on peut quand même s’accorder là-dessus.

Plusieurs fois dans votre carrière, Benjamin Stora, vous avez été attaqué par l’extrême-droite française. Est-ce que vous ne craignez pas que la future loi ne fasse polémique à l’Assemblée nationale ?

Évidemment, bien sûr, ça fait très longtemps maintenant que l’extrême-droite française s’oppose à toute volonté de rapprochement et de réconciliation. Tout travail sur l’histoire coloniale est apparenté à une question dite de repentance. En fait, il ne s’agit absolument pas ni de repentance, ni de wokisme, ni de je ne sais quoi, il s’agit tout simplement de regarder l’histoire en face, de traiter cette histoire. Donc il y aura des oppositions. Quand j’ai fait mon rapport, effectivement, que j’ai remis au président de la République en janvier 2021, oui, il y a eu des attaques très dures qui sont venues de l’extrême-droite française qui ne veut avoir absolument aucun échange avec l’Algérie sur aucun plan. Donc la politique de l’extrême-droite d’aujourd’hui, qui vise à ne pas reconnaitre ce qu’a été l’histoire coloniale, ne peut que desservir les intérêts de la France dans l’ensemble de l’Afrique et notamment auprès des jeunesses algériennes et africaines, au sens large.

Depuis un an, vous faites le focus sur le XIXe siècle, c’est-à-dire sur une époque très lointaine, est-ce parce que les deux parties, française et algérienne, apprennent à travailler ensemble sur une période moins sensible que celle de la guerre d’Algérie ?

Ne croyez pas que ce n’est pas une période sensible. Le XIXe siècle est une période très sensible. Lorsqu’on va à la découverte de cette période, on s’aperçoit que le chiffre de la population algérienne était en décroissance au XIXe siècle, donc vous voyez ce que ça implique aussi dans cette guerre de conquête. Ça risque de réveiller des tas de discussions en France sur la question coloniale, qui est très proche de nous, la question de la dépossession identitaire, ce sont des questions extrêmement brulantes. C’est une période, à mon sens, qui est très proche de nous.

Oui, mais tout de même, Benjamin Stora, tout le monde est mort depuis 150 ans. Alors le jour où vous allez vous attaquer au XXe siècle, et notamment à la guerre d’Algérie et à toutes les questions dont parlent les Algériens – les essais nucléaires, les essais chimiques faits par la France dans le Sahara –, est-ce que les points de blocage ne vont pas se multiplier ?

Il y aura toujours des points de blocage, mais la question, c’est de prendre cette histoire par son commencement et non pas par sa fin. Si nous ne la connaissons pas en profondeur, il est difficile ensuite de la traiter à la fin de cette histoire, c’est-à-dire au moment de la guerre d’indépendance algérienne elle-même. Donc il ne faut pas mettre à chaque fois la charrue avant les bœufs. Je crois que le travail historique n’est pas le travail du temps médiatique, c’est un travail de longue haleine, il faut s’y atteler et puis aussi, vous avez raison de le souligner, il faut apprendre à travailler ensemble.

Ce qui ne vous empêchera pas, donc, un jour, de vous attaquer au XXe siècle, où il y a beaucoup de douleurs et de souffrances, encore aujourd’hui ?

Mais bien entendu. J’ai écrit une trentaine d’ouvrages sur l’histoire de la guerre d’Algérie, donc vous voyez, ça fait très longtemps que je travaille sur la guerre d’Algérie.

In RFI