Zagate (« Ça se gâte ») nous avertit Souad Massi. Bien plus rock et blues que le très intime Sequana (2022), ce neuvième album, plein d’émotions, sur lequel elle a convié Gaël Faye, Youssoupha et Jasser Haj Youssef, souligne la cohérence et la richesse d’une artiste engagée. Rencontre.
Que signifie Zagate et de quoi parle la chanson éponyme ?
Souad Massi : C’est une expression dérivée de « ça se gâte », très utilisée en Algérie pour annoncer une catastrophe imminente. Elle correspond à ce que je ressens aujourd’hui : on se réveille face aux guerres, aux explosions, aux morts. Le monde se dégrade et nous nous sentons impuissants, spectateurs et tristes. Cet album est né de ce que je lis et ressens. J’aurais voulu écrire sur autre chose, mais c’était impossible. Je ne pouvais détourner mes yeux de ce qui prend feu partout en ce moment. On dirait qu’on n’a rien appris du passé. Si on laisse la parole aux fous furieux de ce monde, on va vers une troisième guerre mondiale. On a envie d’écouter ceux qui œuvrent pour la paix.
La guitare électrique y est omniprésente, le son très rock. Tout comme sur « Ana Inssan » ou encore le frénétique « 6 heures du matin ». Pourquoi revenir à des sons si rock ? J’aurais aimé faire des ballades, mais la gravité des textes appelait le rock, voire le punk, pour traduire mes angoisses. La période est anxiogène : comment rassurer nos enfants ? On est bombardés d’informations, on ne sait plus qui croire. Le rock, pour moi, reste une musique d’éveil et de revendication. Je suis nostalgique des artistes engagés, unis pour défendre des causes. Aujourd’hui, tout est fragmenté, chacun dans son monde. On est complètement désunis, c’est chacun son business et chacun sa vie. J’ai l’impression que chacun a un prisme et voit à travers le rayon de lumière qui le traverse.
Le disque est réalisé par le Britannique Justin Adams (Lo’Jo, Brian Eno) : qu’apporte-t-il à votre musique ? Je le connaissais avant de travailler avec lui parce qu’il a travaillé avec de grands artistes et qu’il est notamment le guitariste de Robert Plant (Led Zeppelin). Il vient du rock, a une très grande culture musicale. En outre, il avait réalisé Sequana, et c’était une très belle expérience. Je savais que je pouvais lui faire confiance. Nous avons beaucoup échangé sur le sens des chansons et je suis allée plusieurs fois travailler avec lui en Angleterre pour ce disque. J’ai la chance de pouvoir m’exprimer librement grâce à la musique et à la scène, pour dénoncer la guerre et appeler à construire des ponts. Faire ce métier pour unir, créer des ponts et dénoncer. On doit prendre cet espace de liberté tant qu’on peut le faire… On ne sait jamais comment les choses évoluent.
Sur « Congo Connection », Youssoupha chante les richesses de son pays natal et la violence qui y sévit. Comment ce morceau est-il né ? Nous nous connaissons depuis longtemps. C’est un artiste engagé avec une plume remarquable. Quand je lui ai parlé du morceau, lié à son pays d’origine, il a immédiatement accepté.
Qu’est-ce-que le rap et le slam, car vous conviez aussi Gaël Faye (« D’ici, de là-bas ») ont en commun avec votre musique ? L’expression artistique, quelle qu’elle soit, a une valeur lorsqu’elle a un message. Quand on fait une musique pour ramener de la joie et faire danser les gens, c’est déjà une victoire. J’aime énormément le travail et l’intelligence de Gaël. On a une double culture en commun. Et j’avais envie de dire que même si on est « de là-bas », ramener ici notre richesse et notre culture est un trésor.
Dans « 6 heures du matin » vous évoquez ceux qui « jettent des bombes sur des enfants ». C’est l’injustice absolue, les morts d’enfant ? Des enfants, des innocents, des animaux. C’est une vraie catastrophe. Les animaux n’ont rien faits à personne ! On arrive à un constat chaotique et je ne sais pas par quoi on sera animé pour continuer à nous battre. Nous ne méritons pas les maîtres de ce monde.
Dans un registre totalement différent, vous avez convié pour « L’équation ♯1 » et « L’équation ♯2 » le compositeur tunisien Jasser Haj Youssef. Comment s’est passée votre rencontre ? Je l’ai découvert en concert, au New Morning. C’est un beau lieu dont j’aime beaucoup l’intimité. J’ai été sous le charme de sa musique. J’ai été fascinée. Je lui ai proposé de travailler à partir d’une citation d’Averroès, « la peur mène à la haine et la haine mène à la violence ». Cette idée reste universelle : la peur de l’autre nourrit les pires dérives.
La montée de l’extrême droite en Europe vous inquiète-t-elle ? Bien sûr. Les discours de haine mènent à la violence. Détruire est facile, construire est difficile. Mais je crois au vivre-ensemble. Face à cette montée, beaucoup continuent aussi d’agir pour la paix et l’égalité. Je crois au vivre ensemble. Il y a une recrudescence de l’extrême droite mais il y a aussi des gens qui œuvrent pour la paix et l’égalité.
Vous rendez aussi hommage aux chibanis*, sur un morceau éponyme très blues… Oui parce que dans notre course de tous les jours on oublie qu’on va vieillir et qu’on construit aujourd’hui notre vieillesse et notre avenir. Je parle de la solitude de nos vieux que l’on invisibilise parce qu’ils ne produisent plus. Il ne faut jamais leur manquer de respect. Les maltraitances que l’on a pu voir dans les maisons de retraite en France sont écœurantes et injustes. On devrait retravailler pour bien accompagner « nos vieux ». Pour moi, ils sont tous nos parents. Je voulais aussi parler des chibanis. J’en croisais souvent en allant répéter à Belleville. J’ai été attristée par la solitude et leur tristesse. On n’a jamais accepté qu’ils soient d’ici mais ils ne sont plus de là-bas… C’est un sentiment très dur d’avoir les mains usées, des souvenirs qu’on ne peut partager et de sentir incompris. Je trouve injuste qu’on leur demande de monter des dossiers et de retrouver des papiers à leur âge…
Vous êtes en tournée et serez pour un concert exceptionnel au théâtre du Châtelet, à Paris, le 18 juin. Comment appréhendez-vous cette date ? C’est un lieu magnifique que j’aime beaucoup. J’y vais avec joie et bonheur. Mais chaque concert a pour moi la même importance. Je respecte profondément le public qui se déplace, la magie de ces moments de partage. La tournée me donne des ailes. C’est une énergie incroyable : ces moments de partage me nourrissent et me donnent une force très réelle.
* Chibanis : immigrés maghrébins venus travailler en France dans les années 70/80, retraités aujourd’hui
M. B.
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