lundi 17 août 2026
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Musique / Paul Simon, « Graceland » : l’album qui a fait entendre l’Afrique du Sud

Enregistré en Afrique du Sud en plein apartheid avec des musiciens locaux, Graceland est à la fois l’une des pièces fondatrices de la world music et le plus grand succès commercial associé à l’émergence du genre. Avec cet album, le chanteur et guitariste américain Paul Simon a donné une exposition massive aux sonorités sudafricaines.

Le 7 janvier 1992 à Johannesburg, une grenade est lancée dans les bureaux de Big Concerts. L’entrepreneur de spectacles organise la tournée sud-africaine de Paul Simon, qui doit débuter au stade d’Ellis Park quelques jours plus tard. L’engin explose sans faire de victime, mais le message est clair : si certaines organisations politiques comme l’African National Congress (ANC) et son leader emblématique Nelson Mandela se réjouissent de la fin de l’isolement de leur pays depuis l’abolition des principales lois de l’apartheid, d’autres continuent d’avoir le chanteur américain dans leur viseur.

Le retentissement commercial de Graceland paru six ans plus tôt, l’impact de cet album sur le monde de la musique et la visibilité qu’il a offerte à certains artistes sud-africains n’ont visiblement pas eu raison de la polémique provoquée par l’artiste. À l’époque, la star du folk rock cherche un second souffle. Hearts and Bones, paru en 1983, s’est d’autant plus mal vendu que la reformation de son duo avec Art Garfunkel à Central Park deux ans plus tôt avait fait naitre de grands espoirs auprès de son public.

Une cassette prêtée par la Norvégienne Heidi Berg réveille en lui de nouvelles envies. Elle vient d’Afrique du Sud, mêle accordéon, guitares électriques, basse et batterie, et lui rappelle le rock’n’roll des années 1950. Paul Simon l’a toujours attribuée aux Boyoyo Boys mais Gumboots: Accordion Jive Hits, Vol. II est en réalité une compilation de plusieurs artistes. Seul un membre du groupe y apparaît sous son patronyme.

Intentions musicales et boycott international

En février 1985, il s’envole pour Johannesburg avec son fidèle ingénieur du son Roy Halee. L’objectif est d’enregistrer sur place avec certains instrumentistes et chanteurs de mbaqanga, style local avec lequel il se sent des affinités. Il les a repérés à travers la vingtaine d’albums que lui a fait parvenir le producteur Hilton Rosenthal (producteur historique des premiers albums de Johnny Clegg).

Problème : la démarche enfreint le droit international onusien, quelle que soit la nature des intentions artistiques. Depuis 1980, en raison de l’apartheid, un boycott culturel de l’Afrique du Sud a été instauré, voté par l’Assemblée générale des Nations unies. La décision, plus que symbolique, vise à priver le régime de Pretoria d’une normalité internationale.

En parallèle, en Occident, de nombreux artistes ont commencé à se mobiliser pour lutter contre le pouvoir ségrégationniste et demander la libération de Nelson Mandela, l’opposant emprisonné depuis deux décennies : Artists United Against Apartheid (avec Bruce Springsteen, Miles Davis, Run-DMC, Bob Dylan…) et leur chanson « Sun City », ou encore The Special AKA avec « Free Nelson Mandela ».

L’initiative de Paul Simon tombe mal et lui vaut de multiples critiques. Aux attaques, le chanteur répond en mettant en avant la seule raison qui l’a poussé à venir : la musique. Après les sessions sur place, d’autres sont planifiées à New York et à Londres, dans le célèbre studio d’Abbey Road. L’accueil réservé à Graceland dès sa sortie en 1986, malgré la controverse, rassure son auteur. Les chiffres en attestent : il se serait écoulé au total à plus de quinze millions d’exemplaires.

Reconnaissance artistique et commerciale

Permanent, l’apport des intervenants sud-africains (ou encore de Youssou N’Dour, aux percussions !) n’en est pas moins variable dans ses proportions : discret sur la chanson-titre, il s’impose d’emblée sur « Gumboots » avec les Boyoyo Boys – dont le leader et accordéoniste à Lulu Masilela a inspiré le tsapiky malgache, au point de donner son prénom à un courant musical sur la Grande Île ! Avec le tube « You Can Call Me Al », il explore « une sorte de groove funk/dance sud-africain », comme il l’écrit dans le livret, tandis que « Under African Skies » s’appuie sur un rythme zoulou.

Récompensé en février 1987 à Los Angeles par un Grammy Award dans la catégorie du meilleur album de l’année, Paul Simon se produit quelques jours auparavant au Zimbabwe, pays voisin de l’Afrique du Sud. Soucieux cette fois de ne pas connaitre d’impair, il en profite pour inviter à ses côtés sur scène quelques figures de la lutte anti-apartheid en exil : la chanteuse Miriam Makeba ainsi que le trompettiste Hugh Masekela. Le groupe Ladysmith Black Mambazo et une partie des musiciens sollicités en studio sont également de la partie pour cette célébration immortalisée en vidéo sous le titre Graceland, the African Concert.

Au fil du temps, la valeur des chansons a fini par l’emporter sur les autres considérations. Élevé au rang de classique, le disque n’a cessé d’inspirer : en 1995, le Soweto String Quartet en a tiré un medley ; en 2018, il a fait l’objet de remixes électro signés entre autres par Photek, Thievery Corporation ou Paul Oakenfold ; en live, Angélique Kidjo ou le chanteur de Coldplay, Chris Martin, interprètent volontiers certains titres. La postérité de Graceland tient à cette musique devenue familière.

Paul Simon Graceland (Warner Bros. Records) 1986

B. L.