Née d’un coup de soleil sur les pentes du Piz Buin en 1938, la crème solaire s’est imposée en quelques décennies comme un réflexe de vacances que l’on glisse dans son sac. Pourtant, derrière ce petit tube se cache une histoire longue de plusieurs siècles, mêlant escalade, stratégies militaires et chimie.
Été 1938. Sur les pentes du Piz Buin, à cheval entre la Suisse et l’Autriche, un jeune chimiste suisse revient de son expédition le visage couvert de coups de soleil. Son nom : Franz Greiter. De retour dans son laboratoire de fortune et bien décidé à ne plus renouveler l’expérience, il se lance dans de nouvelles recherches. Son but : trouver une solution face aux effets néfastes du soleil. Quelques années plus tard, il mettra au point sa « crème des glaciers », l’une des premières crèmes solaires modernes au monde.
L’histoire de la crème solaire commence bien avant les laboratoires du XXe siècle. Avant cela, les hommes ont longtemps cherché à se protéger. Dès l’Antiquité, les civilisations élaborent ce qui pourrait être considéré comme l’ancêtre de nos protections solaires. Les Égyptiens se protègent du soleil en utilisant du son de riz, du jasmin et du lupin. En Grèce, la population s’enduit la peau d’huile d’olive et de masques de céruse, un pigment à base de plomb. Tradition reprise par les Romains. Plus tard, au Moyen Âge puis à la Renaissance, l’aristocratie, tout comme la royauté, poursuit cette quête de la blancheur.
La crème solaire fait ainsi partie de ces objets qui en disent long sur une époque. Pendant des siècles, le soleil était perçu comme un ennemi et bronzer comme un marqueur de différenciation sociale. Laurence Coiffard, professeure en cosmétologie à l’université de Nantes, rappelle qu’« être bronzé à la suite de l’exposition répétée au soleil a longtemps été considéré comme un signe de basse extraction ». Autrement dit : seules les classes laborieuses bronzaient. À l’époque moderne, « ils utilisaient toujours autant la céruse et quelquefois ils la mélangeaient à du mercure, bien que les effets nocifs de ces produits étaient déjà connus. Les plus fortunés avaient, en prime, toutes sortes d’accessoires », révèle la docteure en pharmacie.
Ce n’est qu’à la fin du XIXe siècle qu’un premier basculement s’opère. Des chercheurs découvrent les bienfaits de la lumière sur certaines pathologies et recommandent les bains de soleil. Néanmoins, en 1891, face à la multiplication de l’exposition de la population au soleil, Friedrich Hammer « conseille d’utiliser des filtres chimiques afin de prévenir le coup de soleil. C’est lui qui élabora la première crème solaire », explique la chercheuse.
Le basculement du XXe siècle
Le XXe siècle marque un tournant radical dans notre rapport au soleil. Au début des années 1920, la peau pâle demeure le standard de beauté dominant. Mais des figures du monde artistique vont peu à peu changer les codes. Coco Chanel, d’abord, apparaît bronzée au retour d’une croisière sur la Côte d’Azur et contribue à faire du teint hâlé un symbole d’élégance. Mais elle ne sera pas la seule. « Jean Cocteau disait qu’il ne se trouvait beau que lorsqu’il était bronzé. Quant à Joséphine Baker, les gens aimaient sa couleur de peau et l’admiraient », indique Laurence Coiffard. Selon cette experte, c’est donc sous l’influence de ces personnalités que se développent ce nouveau standard de beauté ainsi que ce désir d’obtenir un teint hâlé.
Dans leur sillage, le bronzage devient synonyme de loisirs, de modernité et de vacances. À mesure que les congés payés se généralisent, la classe moyenne découvre les vacances, les plages se remplissent. Le bronzage devient un signe de réussite, de richesse, associé à la possibilité de voyager pendant son temps libre. L’industrie cosmétique comprend très vite le potentiel de cette nouvelle mode. « En 1935, le chimiste français Eugène Schueller, fondateur de L’Oréal, a mis au point une huile protectrice anti-solaire afin de pouvoir profiter de la Côte d’Azur », précise la professeure en cosmétologie. Mais attention, « l’invention de ces produits solaires, qui n’avaient finalement de solaire que le nom, ne protégeait pas beaucoup. Il n’était pas question de prévention du cancer de la peau ou de protection solaire, précise la chercheuse, la publicité promet surtout de bronzer cinq fois plus vite sans brûler. Et à l’époque, les dangers du soleil n’étaient pas aussi connus. Ça s’est fait petit à petit à mesure que les produits se sont perfectionnés ».
Une invention née sur le front
C’est dans le contexte de la Seconde Guerre mondiale que les produits solaires poursuivent leurs avancées et deviennent désormais un enjeu militaire. En 1944, l’armée américaine, déployée dans des régions tropicales, se retrouve face à un ennemi surprise : le soleil. Les coups de soleil affaiblissent les troupes et compromettent les opérations. L’armée se voit alors obligée de distribuer différentes préparations censées limiter les effets des rayons ultraviolets. Parmi elles figure une substance devenue célèbre : le Red Veterinary Petrolatum ou « Red Vet Pet », mise au point par l’aviateur américain Benjamin Green.
De retour en Floride, ce pharmacien de profession perfectionne sa formule en y ajoutant notamment du beurre de cacao et de l’huile de coco, avant de tester sa concoction sur sa tête dégarnie. Le succès est rapide : cette préparation artisanale devient l’un des premiers produits solaires commercialisés à grande échelle aux États-Unis. De l’autre côté de l’Atlantique, le chimiste Franz Greiter développe, lui aussi, ses propres protections solaires. Sa « crème des glaciers » évolue, se perfectionne avant de devenir une des plus grandes crèmes solaires modernes. Parallèlement, il développe un concept qui allait révolutionner l’industrie, l’indice de protection solaire, ou SPF. Un outil scientifique, né d’une expédition en montagne et d’une peau brûlée, qui est aujourd’hui inscrit sur chaque tube de crème solaire vendu dans le monde.
Protéger sa peau, mais à quel prix ?
Aujourd’hui, la crème solaire se retrouve au cœur de nouvelles préoccupations. Au fil de leurs études, les scientifiques interrogent les effets de certains filtres chimiques capables de pénétrer la peau. Aux États-Unis, ce sont plusieurs ingrédients, dont l’oxybenzone, qui suscitent le débat face à leur impact sur le système endocrinien. « Il existe aujourd’hui une vraie confusion chez les consommateurs », constate Laurence Coiffard. « Beaucoup finissent par croire que les crèmes solaires seraient plus dangereuses que le soleil lui-même, ce qui est faux. Certes, beaucoup de filtres sont allergènes, mais la balance bénéfice-risque reste très largement en faveur de la protection solaire. Les cancers cutanés liés aux UV, eux, sont parfaitement documentés. »
Autre controverse, celle environnementale. Des composants de crèmes solaires sont dorénavant soupçonnés d’empêcher le développement et de blanchir les coraux. Soucieux de son écosystème, Hawaï a fini par trancher. En 2021, elle devient la première région du monde à interdire les produits solaires contenant ces filtres UV nocifs pour les coraux. Cette question écologique s’additionne ainsi aux débats sanitaires. Et pour la docteure en pharmacie, le constat est clair, « toutes les crèmes solaires sont mauvaises pour l’environnement. Même s’il y a un label « Ocean Protect » ou « Ocean Respect », il n’engage que le laboratoire qui affiche ce logo, puisqu’il n’existe pas de méthode permettant précisément de mettre en évidence un respect de l’océan. Même les crèmes dites « bio » sont mauvaises, car tous les filtres sont polluants ». Dans un contexte où les produits solaires sont devenus omniprésents, les chercheurs estiment que des milliers de tonnes de crème solaire seraient déversées chaque année par les vacanciers dans les océans.
Présente dans l’ensemble des supermarchés, la crème solaire représente désormais un marché colossal de près de 15 milliards de dollars dans le monde. Et les réseaux sociaux n’ont fait que bousculer son développement. À l’heure où une partie des influenceurs pousse à consommer toujours plus de crème solaire, de nouvelles tendances émergent avec les « burn lines » ou les « sun tattoos ». Ces motifs volontairement brûlés sur la peau par une exposition ciblée au soleil remettent ainsi en scène une pratique du risque et rappellent à quel point notre rapport au soleil reste profondément culturel.
C. L.
INTERFIL ALGERIE Soyez le premier informé