dimanche 27 novembre 2022
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TENNIS : Wimbledon réduit à une exhibition

En réponse à l’exclusion des joueurs russes et biélorusses du tournoi, aucun point ATP et WTA ne sera distribué

Temple de la tradition et de la bienséance, Wimbledon n’est pas vraiment réputé pour être la plus turbulente des quatre levées du Grand Chelem. Cette année, il pourrait en être autrement aux abords du propret All England Lawn Tennis and Croquet Club, dans la banlieue sud­-ouest de Londres. Avant même la tenue de l’événement (du 27 juin au 10 juillet), ses membres ont déclenché une controverse qui restera dans les livres d’histoire. Se rangeant à l’avis du gouvernement britannique, ils ont décidé d’exclure individuellement les Russes et les Biélorusses, en réponse à l’invasion de l’Ukraine par Moscou, avec le concours de Minsk, fin février. « Dans les circonstances d’une agression militaire injustifiée et sans précédent, il serait inacceptable que le régime russe tire le moindre bénéfice de la participation de joueurs russes ou biélorusses », ont justifié les organisateurs le 20 avril, en prenant le contre­pied des trois autres tournois du Grand Chelem, où ils sont autorisés à participer sous bannière neutre. Quinze d’entre eux figurant dans le top 100 – sept joueuses et quatre joueurs russes ; trois joueuses et un joueur biélorusses – seront donc absents à Londres, à commencer par le numéro un mondial, Daniil Medvedev, Andrey Rublev (8e ), Karen Khachanov (22e ) ainsi que leurs compatriotes Daria Kasatkina (13e ) et Anastasia Pavlyuchenkova (83e ). Les Biélorusses Aryna Sabalenka (6e) et Victoria Azarenka (20e) manquent également à l’appel. Compétition de gala Pour y défendre ses chances, la Russe Natela Dzalamidze, 43e mondiale en double, a changé de nationalité, a révélé le 18 juin le quotidien britannique The Times. La joueuse de 29 ans est désormais géorgienne. La décision politique du All England Club satisfait une poignée de joueurs ukrainiens. Mais si elle est soutenue par les fédérations de tennis de Suède, de Finlande, de Norvège et d’Islande, elle est loin de faire l’unanimité. En représailles, l’ATP, qui gère le circuit professionnel masculin, et la WTA, son homologue pour le circuit féminin, ont décrété qu’ils ne distribueraient aucun point cette année lors du Grand Chelem londonien. Pour les deux instances, c’est le principe « fondamental » d’équité qui est remis en cause : la possibilité pour tous de participer à tous les tournois « en fonction de leur mérite et sans discrimination ». La Fédération internationale de tennis (ITF) leur a emboîté le pas en privant de points les tournois juniors et de tennis fauteuil. « La position de l’ITF demeure que les joueurs russes et biélorusses doivent être autorisés à participer en tant qu’athlètes neutres », a justifié la fédération internationale, qui a par ailleurs interdit depuis le 1er mars aux deux pays de participer à toute compétition internationale par équipes. Wimbledon se voit donc réduit à une « simple » compétition de gala. A Roland-­Garros, fin mai, le sujet brûlant jaillissait presque à chaque conférence de presse. Naomi Osaka est la seule tête d’affiche à avoir laissé entendre à Paris qu’elle n’irait pas fouler le gazon sacré. « J’ai l’impression que si je joue Wimbledon sans point, c’est plus comme une exhibition », avait lâché la Japonaise, évoquant, dans un jeu de mots involontaire, un tournoi « pointless » (qui signifie à la fois « sans point » et « inutile »). L’ancienne numéro un mondiale a officialisé son forfait le 18 juin, avançant une blessure persistante au talon d’Achille. La mesure de rétorsion de l’ATP et de la WTA va entraîner des conséquences en cascade sur les classements des meilleurs joueurs et joueuses, qui vont perdre leurs points de 2021 et ne pourront pas en marquer de nouveaux. Finaliste de l’édition précédente, l’Italien Matteo Berrettini va sortir du top 20, quand bien même il soulèverait le trophée le 10 juillet. « Savoir que remporter trois tournois d’affilée dont un Grand Chelem ne suffira pas à éviter que tu dégringoles de la 10e à au-­delà de la 20e place, c’est moche. C’est injuste et pas franchement correct », s’insurgeait le récent vainqueur des tournois de Stuttgart et du Queen’s, le 17 juin dans L’Equipe magazine. Le tenant du titre, Novak Djokovic, va perdre les 2 000 points attribués au vainqueur de Wimbledon, qui avait déjà banni les joueurs allemands et japonais durant plusieurs années après la seconde guerre mondiale. Le Serbe considère comme une « erreur » l’exclusion des Russes et des Biélorusses. Mais il n’a jamais envisagé de zapper le tournoi : « Les tournois du Grand Chelem demeurent des tournois du Grand Chelem, synthétise le n° 2 mondial, et Wimbledon a toujours été un rêve pour moi quand j’étais enfant. Je ne le vois pas à travers le prisme des points ou du prize money [les primes]. » La numéro un mondiale, Iga Swiatek, vient elle aussi y chercher le prestige : « Aux Jeux olympiques, on joue pour des médailles [et non des points] et ça reste très important. Celui qui gagne Wimbledon aura toujours ça à son palmarès », insiste la Polonaise, qui n’y a encore jamais dépassé les huitièmes de finale. Les joueurs les plus modestes du circuit, eux, peuvent difficilement se passer des primes distribuées à Londres : « D’un point de vue financier, nous les joueurs qui passons par les “qualifs”, on est obligés d’y aller. Ce n’est pas avec les 400 euros au premier tour des Challengers [la deuxième division du circuit] qu’on paie notre saison », résumait à Roland­-Garros le Français Grégoire Barrère, 185e mondial. Fidèle à sa loquacité sans filtre, son compatriote Benoît Paire ne s’embarrasse pas de son classement (76e ) : « J’ai du mal à comprendre le truc, si l’ATP défend plutôt les joueurs ou défend la Russie. Moi, je vais y aller pour prendre mon chèque de toute façon ! » « Shocking » Manière d’attirer les indécis ou simple coïncidence ? Cette année, les organisateurs offriront un montant record de plus de 40 millions de livres (46,3 millions d’euros). Soit une hausse de 15 % par rapport à 2021, quand la capacité d’accueil du public avait été réduite en raison du Covid­19, et de 6 % par rapport au dernier tournoi disputé sans jauge, en 2019. Sur les réseaux sociaux, certains n’ont pas hésité à qualifier Wimbledon de « plus gros tournoi d’exhibition au monde ». « Shocking », aux yeux de Sir Andy Murray, qui a aussitôt volé au secours du joyau national, où il a été couronné en 2013 et 2016. « Je parie que la plupart des spectateurs du Centre Court ne sauront pas ou ne se soucieront pas du nombre de points qu’un joueur récolte pour une victoire au troisième tour », a écrit le Britannique sur Twitter. « Mais je vous garantis qu’ils se souviendront de qui s’est imposé. Wimbledon ne sera jamais une exhibition et ne ressemblera jamais une exhibition. Fin de discussion. »

élisabeth pineau Le Monde