mercredi 4 mars 2026
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ECLAIRAGE Centenaire de la Grande Mosquée de Paris : histoire, controverses et héritage d’un monument emblématique

La Grande Mosquée de Paris célèbre cette année son centenaire. Monument historique à plus d’un titre, elle est aussi sujette à controverses.

C’est une véritable oasis de 7 500m2 au cœur du Quartier latin, dans le Ve arrondissement de Paris, où triomphe un minaret de 33 mètres. Derrière d’immenses portes en bois, un édifice vert et blanc de style arabo-andalou qui n’a rien à envier à ceux bâtis de part et d’autre de la Méditerranée. Zelliges marocains, bois de cèdre du Liban, stucs ciselés, colonnades, patios, jardins, fontaines, figuiers, citronniers, hammam…

Place du Puits de l’Ermite, à deux pas du Jardin des plantes et à quelques encablures de la place Monge, proche de l’île de la Cité, la Grande Mosquée de Paris est un lieu touristique emblématique de la capitale. Mais c’est avant tout un lieu de culte et d’histoire inauguré en juillet 1926 en présence du président de la République Gaston Doumergue et du sultan du Maroc Moulay Youssef.

Un hommage aux musulmans morts pour la France 

Si la première pierre de l’édifice est posée en 1922, le projet de sa construction est lancé par des orientalistes français du milieu du XIXe siècle, dont Louis Massignon. L’idée prend réellement forme en 1916 et sera validée en 1920 après moults polémiques. Le chantier de la Grande Mosquée – qui inclut une bibliothèque et une salle de conférences – est confié à des architectes de renom : Maurice Mantout, Maurice Tranchant de Lunel, Charles Heubès et Robert Fournez. Et en l’espace de quatre ans, 450 artisans et artistes venus du Maghreb participent à l’édification du bâtiment.

La France est alors à la tête d’un empire qui s’étend du Levant à l’Afrique et les populations de ces contrées lointaines participent de la puissance de l’Hexagone. Durant la Première Guerre mondiale, un demi-million de soldats africains, majoritairement musulmans, combattent ainsi sous le drapeau tricolore en métropole. Rien que durant la bataille de Verdun, 70 000 d’entre eux meurent : ils seront plus de 100 000 au total.

L’édification de « l’Institut musulman de la Mosquée de Paris » – terme initialement adopté – entend alors exprimer une reconnaissance : celle de la nation pour les centaines de milliers de soldats musulmans venus défendre la France pendant la Première guerre mondiale, soit une première. Un « carré musulman », créé à la demande de l’ambassade de Turquie à Paris et situé au cimetière du Père Lachaise a existé, mais uniquement entre 1856 et 1914.

« Quand s’érigera le minaret que vous allez construire, il ne montera vers le beau ciel de l’Ile-de-France qu’une prière de plus dont les tours catholiques de Notre-Dame ne seront point jalouses », déclare en 1922 le maréchal Lyautey, résident général de France au Maroc jusqu’en 1925 puis ministre de la Guerre. Autre fervent soutien à la création de la Grande Mosquée, le député-maire de Lyon et défenseur de la laïcité républicaine Edouard Herriot. « Si la guerre a scellé sur les champs de bataille la fraternité franco-musulmane et si plus de 100 000 de nos sujets et protégés sont morts au service d’une patrie désormais commune, écrit-il, cette patrie doit tenir à honneur de marquer au plus tôt, et par des actes, sa reconnaissance et son souvenir. »

Mais des critiques persistent, dont celles de Charles Maurras, figure centrale du mouvement politique monarchiste d’extrême droite Action française. Il voit dans ce projet de mosquée une menace pour le pays : « Mais, s’il y a un réveil de l’islam, et je ne crois pas que l’on puisse en douter, un trophée de cette foi coranique sur cette colline Sainte-Geneviève où enseignèrent tous les plus grands docteurs de la chrétienté anti-islamique représente plus qu’une offense à notre passé : une menace pour notre avenir. »

S’affirmer comme puissance coloniale  

Un autre débat surgit quant à l’objectif réel de l’édification de la mosquée, qui est une première en Europe. Le Parti communiste fait entendre sa voix. L’Humanité, le jour même de l’inauguration de la Grande Mosquée, rend compte d’une réunion tenue sous l’égide de l’Étoile nord-africaine, regroupant de « vrais musulmans ». Le rassemblement « élève une protestation indignée contre la parade d’inauguration de la Mosquée de Paris. Les musulmans nord-africains ne reconnaissent aucun droit aux sieurs bey, sultan et ministre honoraire (…) pour les représenter ». Quant à Messali Hadj, pionnier du mouvement de l’indépendance algérienne, il dénonce une « mosquée-réclame », un « cabaret oriental », une « insulte à l’esprit de l’islam ».

Car si la construction de l’Institut musulman de la Mosquée de Paris voit le jour, c’est aussi parce que l’empire français de l’époque entend s’imposer comme une puissance musulmane d’Europe, et cela dans un contexte de compétition entre impérialismes européens. Il veut par ailleurs poursuivre ses vues coloniales tout en surveillant les indigènes de la métropole. À cette époque, à peine quelques 20 000 musulmans vivent à Paris.

D’ailleurs, quelques années après la construction de la Grande Mosquée de Paris, l’Etat contrôlera aussi le nouvel hôpital franco-musulman de Bobigny, dans lequel ne seront admis que des musulmans, et la Brigade nord-africaine sera instaurée : un corps de policiers du Service des affaires indigènes nord-africaines de la Préfecture de police de Paris chargé de la surveillance, du contrôle et de la répression des travailleurs arabes durant l’entre-deux-guerres.

Mais toujours à l’époque de la construction de la Grande Mosquée, une autre polémique surgit. Comment la France, devenue laïque en 1905, peut-elle financer et bâtir un édifice religieux ?

Contourner la loi de 1905 

Un stratagème est alors mis en œuvre : le 19 août 1920, la chambre des députés vote une loi octroyant au projet une dotation de l’État français. L’association de la Société des habous et des lieux saints, créée à l’origine en 1917 pour organiser les pèlerinages de La Mecque et de Médine des musulmans de l’empire colonial, se voit confier la construction de la Grande Mosquée de Paris, et reçoit donc les fonds qui lui sont nécessaires.

Puisque le siège de cette association est basé en Algérie, il n’est pas soumis à la loi de 1905, et ce bien qu’elle soit alors un département français. De droit musulman, la société est transformée en association loi 1901 pour pouvoir recueillir l’argent de l’État.

L’État français qui accorde alors une subvention de 500 000 francs tandis que la ville de Paris propose le terrain, que le Conseil de Paris vote une subvention de près de 2 millions. La maîtrise d’ouvrage revient ainsi à la Société des habous, avec à sa tête Si Kaddour Ben Ghabrit, futur premier recteur de la mosquée. Cet homme est influent en Algérie mais aussi au sein du protectorat du Maroc. Il collecte de nombreux fonds au Maghreb pour la construction de l’édifice.

Passage sous contrôle algérien 

Depuis un siècle, tous les recteurs de la Grande Mosquée sont Algériens. Au lendemain de l’indépendance de l’Algérie, le siège social de la Grande Mosquée est transféré d’Alger à Paris, une décision qui ne plaît pas au recteur d’alors, Hamza Boubakeur, ancien député de l’Algérie française.

En 1982, en échange d’un accord sur le pétrole, le gouvernement mitterrandiste accepte de rendre la Grande Mosquée à Alger. L’Algérie qui versera dorénavant à l’institut parisien une subvention annuelle et y enverra des dizaines d’imams détachés.

Dès lors, des critiques percent quant à l’influence que l’Algérie exerce sur le sol français, critiques qui prennent une ampleur sans précédent ces derniers temps. Et la Grande Mosquée se retrouve au cœur de la brouille entre Paris et Alger : elle est accusée d’opacité dans la mise en œuvre d’un mandat exclusif délivré depuis 2023 par l’État algérien pour la certification Halal des produits en provenance de l’Union européenne. Une « cabale scandaleuse et infondée », rétorque en janvier 2025 le recteur Chems-eddine Hafiz.

Chaque année, le ministre de l’Intérieur -également chargé des cultes- défile devant les médias lors des cérémonies de l’iftar, la rupture du jeune du ramadan. Mais en mars 2025, pour la première fois, le ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau refuse de s’y rendre.

« Les musulmans font partie de l’Histoire de France » et « de son avenir »

Depuis un siècle, la Grande Mosquée de Paris entend incarner l’islam de France, une « religion en phase avec les valeurs de la République ». Une mission laborieuse à l’heure où il faut composer avec un islam multiforme et désuni et à l’heure où le défi de la radicalisation et de l’islamophobie n’a jamais été si important.

Lors de sa visite en 2002 place du Puits de l’Ermite, le président Chirac déclare : « En manifestant votre indéfectible attachement à la République, à la nation, à ses principes et à sa cohésion, vous témoignez de cette France, diverse et multiple, mais rassemblée autour des valeurs. »

De 500 fidèles il y a cent ans, la mosquée peut aujourd’hui en accueillir jusqu’à 15 000. Au moment de l’Aïd el-Kébir, le site rassemble jusqu’à 30 000 personnes. Lieu de prière, d’études de la langue arabe et de théologie, c’est aussi un lieu de refuge durant l’Occupation allemande de Paris (1940-1944) : la Grande Mosquée de Paris, qui dispose notamment d’un accès souterrain au cours d’eau de la Bièvre, sert alors de refuge à des résistants, des familles et des enfants juifs. Elle entreprend aussi la délivrance de faux certificats de confession musulmane à des hommes de confessions juives.

La Grande Mosquée, lieu où il fait bon se faire voir lors de soirées mondaines ou de rendez-vous diplomatiques, est aussi un lieu encré dans les mémoires grâce au cinéma. En 1966, une des scènes les plus mythiques du film La grande vadrouille y est tournée dans le hammam où Louis de Funès et Bourvil, à la recherche d’aviateurs anglais, entonnent « Tea for Two ».

Symbole prestigieux de l’islam de France cent ans après son édification, le recteur de la Grande Mosquée de Paris, Chems-eddine Hafiz, souligne que celle-ci « appartient au patrimoine commun de la nation ». Assurant que « les musulmans font partie de l’Histoire de France » et « de son avenir », le recteur explique que « la Grande Mosquée de Paris continuera d’inscrire les citoyens musulmans dans le récit national ».

La Grande Mosquée de Paris, classée à l’inventaire des Monuments historiques depuis 1983, traverse ainsi le temps. Elle fait partie du décor de la capitale au même titre que la tour Eiffel, Notre-Dame ou encore le Zouave du pont de l’Alma, ce soldat du l’unité d’infanterie d’origine algérienne créée à la suite des premières guerres coloniales en 1830.

A. B.