dimanche 4 décembre 2022
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A Marseille, la guerre de la drogue tue des hommes de plus en plus jeunes

Trente-­cinq règlements de comptes, qui ont fait vingt-quatre morts et de nombreux blessés, ont déjà eu lieu pour la seule année 2022 dans la cité phocéenne

« Et moi, je vais l’éclater. Il faut trouver la moto. J’ai les soldats, des gens vaillants, j’ai les armes, j’ai une guitare [kalachnikov]. Tu fais mon pilote, si je l’éclate à lui ? Et on récupère toi et moi le charbon [plan de revente de drogue]. A 180 000 [euros] dans le mois, tu gagnes des sous là ! Toutes les semaines, tu as ton enveloppe. Nous, on monte pas au quartier. Quand y a un problème, on rafale, on tire, on les massacre ! » Lorsqu’ils captent cette conversation, le 14 avril 2020, grâce à un micro dissimulé dans le véhicule d’un homme qu’ils soupçonnent d’être un trafiquant, les policiers n’en croient pas leurs oreilles. Ils ont là les préparatifs d’un règlement de comptes destiné à reprendre le point de vente de stupéfiants de la cité marseillaise du Petit Séminaire (13e arrondissement). Cinq hommes et une femme doivent être jugés à partir du 24 octobre devant le tribunal correctionnel de Marseille pour « association de malfaiteurs en vue de commettre un assassinat » et d’autres faits destinés à financer leurs projets criminels. Une illustration limpide des guerres de la drogue qui, depuis le début de l’année, se sont déjà soldées par trente-­cinq règlements de comptes, qui ont fait vingt­-quatre morts et de nombreux blessés. Bon nombre de ces fusillades sont qualifiées de tentatives d’assassinat, cela étant dû à la « maladresse » des auteurs ou à l’usage d’armes qui s’enrayent, signatures d’un certain amateurisme aux yeux des policiers. Dans une ville où même les médias tiennent la comptabilité morbide des règlements de comptes, la police judiciaire et les magistrats chargés de la lutte contre le narcobanditisme redoutent que le chiffre final soit, en 2022, plus élevé qu’en 2021, déjà une année noire, avec trente-cinq règlements de comptes et trente morts, marquée par un pic durant l’été, avec dix-­neuf règlements de comptes. Confrontés à ces faits commis la plupart du temps la nuit, dans les quartiers nord de la ville, les enquêteurs et les magistrats chargés de la lutte contre le narcobanditisme confessent depuis quelque temps une certaine impuissance à décrypter ces règlements de comptes. « On ne s’estime pas à la ramasse, mais il est de plus en plus difficile de comprendre rapidement ce qui se passe », confie l’un d’eux. « Habituellement, les policiers allaient sur les lieux et, avec le nom de la victime, tenaient déjà une piste. Là, c’est le plus grand flou », reconnaît­-on au palais de justice. C’est ce qui se passe dans la nuit du 11 au 12 septembre, lorsque la police judiciaire découvre sur une autoroute périurbaine un véhicule criblé de balles, immobilisé au terme d’une course-poursuite. Deux hommes âgés de 25 ans et 30 ans sont morts sur le coup, tandis qu’un jeune homme de 20 ans est blessé par plusieurs impacts de balles. Des victimes inconnues à Marseille, venues de la région parisienne et d’Aix-­en-Provence (Bouches-­du-­Rhône), peut-­être victimes d’une « réplique » après avoir tenté de s’emparer d’un plan stups… Les investigations démarrent sur une page entièrement blanche. « Aujourd’hui, c’est un peu la génération spontanée, explique un enquêteur. Les enquêtes sont compliquées, il faut d’abord positionner les victimes, découvrir les contentieux auxquels ils sont liés alors qu’il y a quelques années les analyses étaient plus faciles. On avait des noms ronflants, on les connaissait, leurs faits d’armes aussi, on les avait vus monter dans le trafic. » Seul un contentieux historique reste « lisible ». Pour la police judiciaire, il oppose, dans le 13e arrondissement de la ville, les équipes de la cité des Lauriers – aux mains des « Blacks », appellation d’un clan d’origine comorienne – à celle des Oliviers A, où le trafic serait, selon la police judiciaire, tenu par Kamel Meziani, arrêté en septembre 2021 au terme d’une cavale. Il a été mis en examen pour un double assassinat commis en août 2021 à la cité de la Marine bleue (14e arrondisse[1]ment), tenue par les « Blacks », et il doit prochainement comparaître, à la fois devant la cour d’appel, pour la direction présumée du trafic des Oliviers, qui lui avait valu quatorze ans de prison, et devant la cour d’assises – il est accusé d’avoir donné son feu vert à l’exécution de « concurrents », en 2016.

« Ils les idolâtrent »

Cet antagonisme ancien, remontant au début du phénomène des règlements de comptes en 2008, expliquerait cette année une petite moitié des faits commis. C’est l’assassinat d’un membre de l’équipe des « Blacks », alors qu’il se rendait à un tournoi de football interquartier, en juillet 2021, qui marque le départ de ce regain de tension. Ce conflit ne devrait pas s’éteindre. Il pourrait, au contraire, être attisé par de prochaines sorties de prison, les libérations se traduisant par la volonté de récupérer les marchés perdus tandis que les interpellations aiguisent les appétits sur des territoires laissés à l’abandon. Ces dernières années, les guerres des territoires de la drogue tuent des hommes de plus en plus jeunes, âgés parfois d’à peine 20 ans. Le 3 février, les auteurs de la fusillade dans la cité de la Visitation (14e arrondissement) ont pris pour cible deux garçons devant une épicerie – vingt-­six douilles de kalachnikov retrouvées – tuant l’un, âgé de 18 ans, et en blessant l’autre de 17 ans. Ceux qui tiennent les armes, lorsqu’ils sont arrêtés, sont eux aussi des jeunes gens – c’est le cas, par exemple, des auteurs présumés d’un triple assassinat perpétré fin 2020, où l’une des victimes avait été démembrée à la tronçonneuse, qui ont tous autour de 25 ans. Selon le parquet de Marseille, l’âge moyen des victimes de règlements de comptes décédées était de 26 ans en 2021, et de 25 ans en 2022. Ce rajeunissement des acteurs du narcobanditisme était annoncé. Dans le confort feutré du cabinet d’un juge d’instruction marseillais, il y a déjà bientôt deux ans, « Tatoo », un trafiquant de drogue, décide de parler. Sur procès-­verbal, il explique de l’intérieur les transformations en cours du narcobanditisme marseillais. Il évoque des barons du trafic, installés loin de Marseille, à Dubaï, où ils roulent en Rolls, au Maroc ou en Algérie, où ils sont richissimes, tirant les ficelles de bandes de jeunes Marseillais. « Ils envoient des petits jeunes au feu et ils regardent ce que ça donne, explique « Tatoo ». Si ça ne marche pas, tant pis, ce sont les petits jeunes qui se font tuer. Ils sont inconscients, ils les idolâtrent. » Ce témoin privilégié livre les noms de ces gros bonnets, leur participation à tel ou tel règlement de comptes, et dresse une cartographie des quartiers qu’ils « tiennent ». De l’étranger, « ils donnent les points stups contre des loyers et, en même temps, ils posent leur marchandise au prix fort ». Un policier confirme l’émergence des « petites mains qui ne voient que l’argent et veulent être le patron de quelque chose, car avoir un réseau, pour eux, c’est le Graal ». Les noms de certains barons marseillais, que la police judiciaire soupçonne d’être à la tête de l’alimentation en drogue de Mar[1]seille, sont archiconnus : Hakim Berrebouh, alias « Marcassin », Karim Harrat, surnommé « Arafat », Mohamed Djeha dit « Mimo ». Le premier, dont le nom est lié à l’un des conflits les plus sanglants entre familles de la drogue marseillaises, est en prison après son extradition, en décembre 2021, de Dubaï, où il menait grand train. Le second, incarcéré au Maroc depuis novembre 2021, devrait, au terme d’une longue procédure d’extradition, rejoindre la France, où plusieurs juges d’instruction l’attendent pour l’interroger sur des assassinats dans lesquels il est mis en cause, notamment après le décryptage de téléphones réputés inviolables. Quant au troisième, Mohamed Djeha, originaire de la cité de la Castellane (15e arrondissement), le plus « gros » de tous, dit­-on, il s’affiche depuis quelques années dans le top 10 des trafiquants français recherchés. « Pendant le coronavirus, déclare « Tatoo », Harrat et Mimo étaient les seuls à avoir du produit en grosse quantité malgré les frontières fermées. » Tuer pour récupérer le marché juteux d’un plan stups ne coûterait plus grand-­chose. Certains parlent de « contrat » pouvant descendre à 10 000 euros, une goutte d’eau, comparé aux bénéfices engrangés par les réseaux. « Quelle entreprise aujourd’hui peut afficher un chiffre d’affaires quotidien de 30 000 euros, voire 50 000 euros, en s’affranchissant de tous les codes du commerce, du travail ? », questionne un magistrat. « Et le nombre de cités qui débitent avec une grosse activité ne fait qu’augmenter », ajoute-­t-­il.

« J’ai vu les mecs cagoulés »

La vitesse à laquelle certains gravissent les échelons, dans ce commerce parallèle des stupéfiants, déroute enquêteurs et magistrats. Dans le cabinet des juges, « Tatoo » évoque l’ascension fulgurante de Karim Harrat, une petite main du réseau de la cité Bassens (15e arrondissement), il y a une dizaine d’années. « Aujourd’hui, la tête de la pyramide, c’est lui, mais à cette époque-­là, c’était encore le chien de la bande, c’est pour ça qu’on l’appelle “Rantanplan” ou “Le Rent”. » Les deux hommes se détestent, au point que « Tatoo » possède dans son téléphone une photo d’Harrat, au cas où il le croiserait : « C’est mieux d’avoir une photo récente qu’une vieille image en mémoire. C’est une photo faite pour ses implants capillaires en Turquie. » Ses confessions devant les juges valent à « Tatoo » de s’être mis en danger. En 2019, alors qu’il livrait aux enquêteurs des noms dans l’assassinat du caïd Farid Tir, il avait déjà été l’objet d’une tentative d’assassinat rocambolesque. Lors d’une course­poursuite avec ses adversaires, il était en ligne avec la police judiciaire. Alerté par des allées et venues devant chez lui, au Pontet (Vaucluse), il avait fait sa valise et sauté dans son véhicule à destination du Maroc. « Je suis sorti du garage et ça m’a pris en chasse, un utilitaire, j’ai vu les mecs cagou[1]lés. » Le policier note, dans la retranscription, l’état de panique du fuyard, les accélérations du moteur lorsqu’il lâche : « Putain, ils veulent me charcler, ces enculés ! » « Tatoo » donne le nom d’un homme qu’il a reconnu passant devant chez lui : « Il m’a regardé, je l’ai regardé. Au moins vous le savez, si je meurs sur le chemin, vous savez qui m’a pisté. » Le narcotrafic marseillais reste très pyramidal, selon un enquêteur : « Sur des petits dossiers, certains nous disent qu’ils se sont installés comme ça, sans appartenir à aucune équipe, mais on ne les croit pas, il faut appartenir à une équipe même si des “sous-­contentieux” peuvent apparaître dans les quelques grands conflits existant au sommet. » Ce qui se passe aujourd’hui, selon un magistrat, n’est que « la même et seule grande histoire faite d’alliances, de mésalliances, d’implosions, de vendettas, de trahisons, depuis le début de la guerre entre les Remadnia, associés à une équipe de Marignane [Bouches­-du­-Rhône], contre les Berrebouh et les Tir », des clans désignés par les enquêteurs comme ayant développé le narcobanditisme à Marseille.

Menaces de mort

Fréquemment, la presse locale évoque des coups de feu tirés dans les cités. Ces « coups de force » – des tirs en l’air par des hommes en noir – annoncent parfois des morts. La violence se lit aussi dans le nombre, en augmentation, d’enlèvements de petites mains, dont certains finissent mal. Dans un dossier actuellement à l’instruction, un adolescent de 14 ans avait été contraint de travailler gratuitement pendant une semaine par les gérants de terrain de la Marine bleue. Il ne s’était pas présenté au point stups et avait donc été enlevé. Dans la voiture, le passager avait engagé une cartouche dans un fusil à pompe. « Tire-­lui dans la jambe ! », lui avait enjoint le conducteur. Menacé de mort, l’adolescent a souhaité retirer sa plainte. Des voix s’élèvent contre cette « routine » d’une vingtaine d’assassinats par an depuis une douzaine d’années. A l’instar du Collectif des quartiers populaires du Parti communiste : « Combien de morts faut-­il aux pouvoirs publics pour réagir ? » Un de ses membres déclare au Monde : « On vit dans la peur que nos enfants tombent dans les réseaux. Je suis parent d’un jeune de 19 ans et, à tout moment, il peut basculer, être victime ou devenir bourreau. »

Luc Leroux in Le Monde