mardi 4 octobre 2022
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Ceuta et Melilla, chaudron migratoire en Méditerranée

Le Maroc profite de sa position de gendarme du détroit de Gibraltar pour faire pression sur les deux enclaves espagnoles en Afrique du Nord. Avec la tentation récurrente de convertir les frictions diplomatiques en crises migratoires.

Les images sont saisissantes. Le sol jonché de corps jetés les uns contre les autres sans qu’on sache qui est blessé ou non, vivant ou mort. Le 24 juin dernier, quelque 2.000 personnes qui tentaient de passer la frontière vers la ville espagnole de Melilla ont été violemment repoussées par la gendarmerie marocaine. Les témoins décrivent la violence des affrontements qui ont fait plus d’une vingtaine de morts, et les associations de défense des droits des migrants réclament une enquête. Un an plus tôt, c’est Ceuta qui faisait les gros titres de la presse européenne, avec le débarquement sur la plage de près de 10.000 personnes, dont de nombreux enfants, profitant d’un relâchement des contrôles marocains. Ceuta et Melilla : les deux noms reviennent régulièrement à la une de la presse internationale comme les théâtres de drames humanitaires qui frappent des milliers de migrants tentant de rejoindre l’Europe. Il suffit de regarder une carte pour comprendre. Les deux villes enclaves espagnoles en Afrique du Nord comptent 85.000 habitants chacune, pour à peine 18 km² pour Ceuta, et 12 km² pour Melilla. Elles apparaissent comme deux confettis à 400 km l’une de l’autre sur la côte marocaine, à l’est du détroit de Gibraltar. Leur situation sur la rive sud de la Méditerranée leur confère un rôle stratégique, celui de frontière à distance de l’Europe. Elles sont les seules portes d’entrée terrestres de l’Union européenne sur le continent africain. Les hautes clôtures barbelées ne suffisent pas à dissuader les candidats au passage et, depuis longtemps, l’UE a choisi de s’appuyer sur la collaboration du Maroc, converti en une sorte de zone tampon pour contenir en amont les flots de migrants qui arrivent d’Afrique subsaharienne. « Cette aide a un prix, Rabat ne cesse de la monnayer en utilisant la vulnérabilité de Ceuta et Melilla », décrit le journaliste espagnol Ignacio Cembrero, spécialiste du Maghreb et auteur du livre « Vecinos Alejados » (voisins éloignés), sur les relations hispano-marocaines. « Le gouvernement marocain sait administrer les périodes plutôt tranquilles et les épisodes dramatiques d’arrivées de migrants en masse pour se réaffirmer comme partenaire indispensable pour l’Europe, dans le contrôle des frontières et la lutte antiterroriste. » Il suffit d’un relâchement opportun des contrôles de la gendarmerie marocaine pour le rappeler à Bruxelles, et surtout à Madrid.

Cette dépendance est difficile car, parallèlement, Rabat n’a pas cessé de réaffirmer ses prétentions territoriales sur les deux enclaves depuis l’indépendance du Maroc, en 1956. La revendication semble incongrue côté espagnol, où l’on fait valoir que les deux villes qui ont été fondées par les Phéniciens au VIIe siècle avant J.-C. sont passées successivement aux mains des Grecs, des Carthaginois, des Romains puis des Maures, avant d’intégrer la couronne espagnole, au XVe siècle pour Melilla et au XVIIe pour Ceuta. « Ceuta et Melilla ne sont pas des colonies, mais des territoires espagnols depuis plus de quatre cents ans, bien avant que n’existe même le royaume du Maroc, souligne Haizam Amirah-Fernandez, chercheur de l’institut royal Elcano, à Madrid. L’histoire est là, les deux villes font pleinement partie de la couronne de Castille avant la Navarre. Certes, elles sont situées sur l’autre rive de la Méditerranée, mais elles sont plus proches que les îles Canaries ou les Baléares, dont personne ne discute l’appartenance à l’Espagne. »

En dépit des certitudes espagnoles, Rabat n’a jamais perdu l’occasion d’essayer de faire valoir ses droits sur ces enclaves, provocant même une crise diplomatique grave avec l’invasion d’un rocher voisin, l’îlot Persil, en 2002. « Pour Rabat, réactiver la fibre patriotique est une façon de détourner l’attention de la population et de canaliser les mouvements de protestations », indique Eduard Soler i Lecha, spécialiste en géopolitique méditerranéenne du think tank Cidob, à Barcelone. Sur place, il règne une atmosphère de ville de province tranquille, sans tensions apparentes en dépit de ce contexte géopolitique délicat. « On a le sentiment de vivre dans un lieu unique et cela nous a toujours semblé une richesse », explique Angel Guerrero, quarante-cinq ans, dont la famille est arrivée à Melilla au début du XXe siècle. « C’est un territoire hybride, qui appartient politiquement à l’Europe et géographiquement à l’Afrique », souligne-t-il, en décrivant une société fière des cinq cultures (chrétienne, musulmane, juive, hindoue et gitane) qui cohabitent sans friction dans un si petit espace. Loin de la péninsule ibérique, mais tout proche pourtant au vu du nombre d’employés publics, les deux « cités autonomes » bénéficient du solide soutien de l’Etat et de la même autonomie de gestion que les régions espagnoles. A la fin de la journée, le soleil dore les façades et il règne un parfum d’élégance un peu surannée le long des avenues de Melilla, bordées de bâtiments modernistes. Les décorations en volutes, la nonchalance des palmiers, les clochetons en forme d’ananas ou les mosaïques de céramiques brisées de la fontaine de la place d’Espagne rappellent la Barcelone de Gaudí. Comme les vestiges d’un passé prospère de place militaire et de grande ville commerçante. Les deux territoires ont été plus coupés que jamais de leur entourage avec la fermeture de la douane commerciale de Melilla en 2018 puis une longue interdiction du passage des personnes décrétée par le Maroc au début de la pandémie. La barrière n’a été rouverte qu’en mai dernier, en gage de réconciliation avec Madrid, après la crise autour de la question du Sahara occidental. Le rétablissement de la circulation a été accueilli avec enthousiasme dans les deux villes, même si les passages se font au compte-gouttes, après des heures de queue. C’est un soulagement pour ceux qui peuvent enfin voir leur famille de l’autre côté, mais la petite économie locale côté marocain, faite de commerce informel, continue de souffrir. « Les musulmans de Ceuta ou de Melilla ne veulent surtout pas être marocains, explique le journaliste Ignacio Cembrero. Ils savent qu’avec la nationalité espagnole, ils bénéficient des aides sociales, des allocations, des bourses, d’un passeport Schengen. Ils savent qu’il faut batailler mais ils apprécient la loi et les règles espagnoles face à l’arbitraire des autorités marocaines et les humiliations exercées par les fonctionnaires. » Dans les deux cités autonomes, la population se sent un peu andalouse, mais surtout méditerranéenne, avec une forte capacité de résistance forgée dans l’adversité, les sièges et les fermetures de frontières, comme ces deux dernières années. « Imaginez ce que cela signifie de vivre coincé entre une clôture et la mer, c’est pire que d’être sur une île, décrit Jaime Villegas, professeur d’image et son dans une école de formation professionnelle à Melilla. La relation avec nos voisins marocains est bien moins mauvaise au quotidien que ne le racontent les journaux télévisés. » D’autant que nombre d’habitants de Ceuta ou Melilla s’échappent de leur ville si densément peuplée pour passer les week-ends dans leurs résidences secondaires côté marocain.

Danser sur un volcan

« Nous nous sommes forgé une identité hybride », explique Angel Guerrero. Mais en dépit du multiculturalisme proclamé, « les inégalités sociales ont souvent à voir avec les origines ethniques ou religieuses », insiste-t-il. Le taux d’échec scolaire est beaucoup plus élevé dans les écoles où plus de 80 % des élèves ont l’arabe pour langue maternelle. Et le fossé se creuse entre les fonctionnaires très bien payés et la population qui gagne à peine le SMIC. « Ici, c’est très tranquille, on s’entend tous bien, chacun respecte les fêtes religieuses de l’autre », affirme Fati Kenipi, femme de ménage de cinquante-neuf ans. Elle est arrivée à Melilla lorsqu’elle était enfant et se réjouit de voir ses petits-enfants y grandir. « Là-bas, au village, il n’y a pas de travail et pas d’avenir pour eux. Ici, ils pourront au moins faire des études », espère-t-elle. Rien n’est rose pour autant. A Ceuta, la députée musulmane Fatima Hamed Hossain, du Mouvement pour la dignité et la citoyenneté, réclame des politiques d’emploi et de formation plus actives dans les quartiers défavorisés. Elle ferraille à chaque réunion du conseil de la cité autonome pour rappeler la pluralité religieuse et culturelle face au porte-parole de la formation d’extrême droite Vox qui s’obstine à semer la zizanie. « Si nous vivons dans un Etat non confessionnel, où chacun est libre de croire ou non en ce qu’il veut, pourquoi certains continuent d’associer la nationalité avec le fait de s’appeler Perez ou Fernandez ? » demande-t-elle. Dans les deux villes, on souligne la bonne entente entre communautés au quotidien et on rappelle que les arrivées dramatiques de migrants ont été vécues calmement jusqu’ici. D’autant qu’ils ne sont que de passage. « Nous savons tous que ces gens ne viennent pas créer de problèmes, ils sont en quête d’un avenir meilleur et il n’y a pas de souci d’ordre public en règle générale, dit Juan Antonio Aranda, agent de douane à la retraite à Melilla. Les migrants sont comme tout le monde, ils vont voir si ce n’est pas mieux ailleurs, comme moi quand j’allais faire des tours à moto au Maroc. On est tous en migration, attirés par la curiosité. » Et d’ajouter : « Ici, c’est une terre d’alluvions, entre les ancêtres militaires, les crève-la-faim et les aventuriers arrivés là par hasard ou ceux qui se sont engagés dans la légion pour effacer le passé, mieux vaut parfois ne pas trop creuser. »

L’identité espagnole et l’appartenance à l’Union européenne sont vécues comme une évidence par ceux dont les racines familiales sont en métropole et comme une assurance de prospérité pour ceux qui viennent du Maroc. Et pourtant à Ceuta comme à Melilla plane parfois la sensation de danser sur un volcan. « Pour moi, l’erreur est d’avoir toujours regardé vers le nord, alors qu’il faudrait vivre avec notre entourage et nous tourner vers le sud », confie Angel Guerrero. Il est de ceux qui pensaient que les choses avanceraient naturellement vers plus d’échanges et de circulation des personnes avec le Maroc voisin, pour prospérer ensemble. « J’y ai cru, cela aurait été vraiment bien », ajoute-t-il avec une pointe de nostalgie. Mais tout s’est compliqué durant les longs mois de tensions entre Madrid et Rabat et la fermeture des frontières. « Il est difficile d’imaginer l’avenir », reconnaît ce père de deux enfants de deux et sept ans. De toute la bande de ses amis de lycée partis à l’université vers Madrid, Grenade, Barcelone ou Salamanque, ils ne sont que quelques-uns à être revenus. « La vie est confortable ici, mais je pense que mes neveux et mes enfants partiront aussi faire leurs études ailleurs et qu’eux ne reviendront pas, glisse Angel Guerrero. C’est normal pour les jeunes de saisir l’opportunité de changer d’air… mais cela appauvrit la ville et, au fur et à mesure, cela empêche la création d’une classe moyenne dynamique et entrepreneuse. » Depuis mai 2021 et l’irruption de 10.000 personnes dans les rues de Ceuta, quelque chose s’est brisé dans les têtes. « On sait qu’il peut y avoir un gros pépin un jour ou l’autre… Pas tout de suite, mais dans un horizon pas forcément lointain. » Jaime Villegas veut rester positif. « Je crois que Ceuta et Melilla auront un rôle important dans le futur comme lieux de métissage et laboratoires interculturels pour donner des pistes au reste de l’Europe. » Il n’imagine pas les deux villes sous drapeau marocain dans le futur proche. Après peut-être, dit-il. « Mais ce ne serait pas une bonne idée que ces quelques kilomètres carrés de démocratie – qui permettent par exemple de célébrer la seule Gay Pride d’Afrique du Nord – finissent aux mains d’un pays comme le Maroc qui ne respecte pas les droits humains », ajoute-t-il. « C’est pourquoi nous résisterons sur ce rocher, même s’il ressemble parfois à une cage dorée. »

C. T.