mardi 4 octobre 2022
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Elizabeth II – 1926-2022/Ses derniers jours

Inoxydable. Elle aura tenu son serment de «servir jusqu’à la mort».

Bien qu’attendu, le décès, le 9 avril 2021 au château de Windsor, du prince Philip à l’âge de 99 ans avait été un coup dur pour la souveraine. Après soixante-treize ans de mariage, Elizabeth II avait perdu son «roc», selon sa propre expression. Lors des funérailles du duc d’Édimbourg, le17 avril, la cheffe de l’État était apparue très frêle derrière le masque, écrasée de chagrin, assise seule lors du service religieux à la chapelle Saint-Georges. Mais, après une courte période de deuil de quinze jours, la souveraine s’était remise à la tâche comme si de rien n’était. La reine avait fait sien le code de conduite de la haute société anglaise, le stiff upper lip, littéralement « la lèvre impassible», synonyme de sang-froid, de calme et de confiance en soi face à l’adversité. Le flegme, vertu britannique par excellence, ne s’oubliait jamais pour sa génération, celle de la Seconde Guerre mondiale, même lorsqu’il s’était agi de la perte de son être le plus cher. Malgré ses 95 ans, elle avait gardé un agenda officiel chargé et multiplié les engagements. Elle avait préparé activement la célébration de son jubilé de platine, marquant les soixante-dix années de son règne, en juin 2022, record absolu de longévité de l’histoire de l’Angleterre. Si elle ne se déplaçait plus à l’étranger, elle avait participé en 2021 au sommet du G7 en Cornouailles en recevant le président américain Joe Biden et les membres de la conférence de l’ONU sur le climat de la COP26 à Glasgow. Avant l’ouverture du conclave, la doyenne des têtes couronnées de la planète s’était élevée contre les dirigeants mondiaux «qui parlent mais n’agissent pas» en vue de réduire les émissions de gaz à effet de serre. Elle qui possédait 340 000 hectares, soit 1,4% de la superficie de son royaume, avait donné la priorité au « réensauvagement » visant à réintroduire des espèces disparues sur des terres agricoles. Par ailleurs, la responsable de «la Firme» avait ordonné à sa banque, la Coutts, de vendre ses placements dans les énergies fossiles au profit du high-tech et de l’éolien.

Elizabeth II avait continué à recevoir les nouveaux ambassadeurs au Royaume-Uni, la plupart du temps en visioconférence pour se protéger du Covid. L’intéressée avait eu la coquetterie de refuser un prix pour personnes âgées décerné par le magazine The Oldie en arguant : «On a l’âge que l’on ressent.» Sa seule concession à ses médecins avait été de faire une croix sur ses apéritifs préférés, le Dubonnet et le dry Martini, pour garder la forme.

Régence. Vu le refus de la reine d’abdiquer en faveur de son fils aîné, Charles, en raison de son serment religieux de «servir jusqu’à la mort », une régence avait été mise en place. L’héritier du trône avait repris les fonctions les plus ardues de la souveraine, les voyages à l’étranger et les remises de décorations. Son fils William et sa belle-fille Kate avaient épaulé le dauphin et son épouse Camilla dans leur tâche. Trois autres membres du clan Windsor (la princesse Anne, le prince Edward et sa femme, Sophie) avaient également été mobilisés pour lui prêter main forte. Parallèlement, le monarque avait été confronté à une série de problèmes familiaux qui avaient pesé sur la fin de son règne. La brouille entre ses deux petits-fils William et Harry, la fracassante mise en retrait du duc et de la duchesse de Sussex, partis en Californie, et les accusations d’agression sexuelle contre son fils cadet, Andrew, empêtré dans le scandale du pédophile Jeffrey Epstein, avaient ébranlé le clan Windsor. La reine avait dû régler les substantiels honoraires des avocats américains de son fils favori désargenté en puisant dans sa caisse personnelle, le duché de Lancaster. Autre problème, son successeur présumé, le prince Charles, était moins populaire que la souveraine ou que William, en raison de scandales financiers à répétition frappant ses associations caritatives et le souvenir de sa conduite dans la saga Diana. Cependant, après l’alerte de santé du 21 octobre 2021, le public avait commencé à imaginer l’inimaginable : un monde sans Elizabeth II. Or, 85% des sujets britanniques (les moins de 70 ans) n’avaient connu qu’elle sur le trône. Au cours des dernières années de la vie de la reine, la monarchie était restée à leurs yeux un point fixe au sein d’une société plongée dans la tourmente du Brexit, du Covid et des difficultés économiques. C’est sans doute la raison pour laquelle la souveraine avait annoncé le 5 février 2022, à la veille de la célébration du 70e anniversaire de son sacre, que sa belle-fille Camilla deviendrait reine consort lorsque son fils Charles monterait sur le trône. Quelles qu’aient été ses réticences initiales, elle était fondamentalement légitimiste. À ses yeux, le respect de l’ordre de succession au trône était sacro-saint. Le propre de la dynastie était de reposer sur le protocole, pas sur les sentiments. Or, au cours de l’histoire millénaire de la royauté, l’épouse d’un roi a toujours porté le titre de reine consort. En octroyant à Camilla le titre suprême lorsque Charles hériterait du sceptre, Elizabeth II avait placé la dernière pièce du puzzle de sa succession.

M. B.