lundi 6 février 2023
Accueil > A la UNE > En Allemagne, le chancelier Scholz rattrapé par le scandale « CumEx »
Designated new German chancellor Olaf Scholz presents the ministers of his Social Democratic Party, SPD, for the new German government during a news conference at the party's headquarters in Berlin, Germany, Monday, Dec. 6, 2021. German parliament Bundestag is planning to elect Scholz as new chancellor on Wednesday Dec. 8, 2021. (AP Photo/Markus Schreiber)

En Allemagne, le chancelier Scholz rattrapé par le scandale « CumEx »

Une saisie opérée sur le coffre d’un proche d’Olaf Scholz relance l’enquête sur une possible intervention politique en faveur d’une banque

I l y a quasiment un an jour pour jour, Olaf Scholz lançait sa campagne électorale sur une place au cœur de Berlin, gonflé à bloc par une spectaculaire remontée dans les sondages, qui allait le mener à la victoire. A l’arrière-­plan, quoique dans l’angle des caméras, un ancien palais prussien avait à peine attiré l’attention : il s’agissait des bureaux berlinois d’une grande banque de Hambourg, la M. M. Warburg & Co. Un été plus tard, « l’affaire Warburg a le potentiel pour faire chuter le chancelier », affirme l’ancien député Fabio De Masi (Die Linke, extrême gauche). Originaire de Hambourg comme le chancelier, Fabio De Masi est persuadé depuis des années qu’Olaf Scholz est impliqué, au moins indirectement, dans des manœuvres politico­financières qui ont permis à la banque de se sortir sans grands dommages du scandale mondial d’optimisation fiscale « CumEx ». L’ex-­élu avait porté l’affaire devant le Bundestag tandis que, dans la ville­-Etat de Hambourg au printemps 2021, une commission d’enquête avait entendu l’ancien maire, devenu ministre fédéral des finances et candidat à la chancellerie.

Importante somme en liquide

La ligne de défense d’Olaf Scholz est mince : il a d’abord nié avoir rencontré les dirigeants de la banque Warburg. Il affirme désormais ne plus se souvenir de leurs échanges. Cette stratégie d’évitement a bien fonctionné pendant la campagne. Lundi 8 août, alors que la commission d’enquête reprend ses travaux, le porte-­parole du chancelier a adopté la même tactique en affirmant : « Je peux exclure qu’il était au courant. » Il a confirmé que M. Scholz se présenterait bien le 19 août devant la commission à Hambourg. Cette dernière a repris ses travaux après avoir reçu les 140 pages de rapport du parquet de Cologne, compétent dans cette affaire. « Cela va devenir encore plus inconfortable pour le chancelier. Le travail de la commission ne fait que commencer », affirme le journaliste Oliver Schröm, de la chaîne de télévision ARD. En octobre, le reporter, qui devrait sortir un livre de révélations (sur « le dossier Scholz, le chancelier, l’argent et le pouvoir », Links Verlag, non traduit), affirme être en mesure d’apporter la preuve qu’Olaf Scholz a menti dans cette affaire. Le chancelier a-­t-­il été trop proche des dirigeants de la Warburg ? Alors qu’il était maire de Hambourg (de 2011 à 2018), les services financiers de la ville se sont montrés peu pointilleux quand, dès 2011, il a fallu réclamer à la banque les sommes escamotées au fisc dans le cadre des opérations « CumEx ». A force de délais, 47 millions d’euros de rattrapage d’impôts ont finalement été prescrits. Or, cette aubaine financière est survenue dans la foulée d’un rendez­-vous entre Olaf Scholz et les deux présidents de la Warburg, Christian Olearius et Max Warburg. Un échange organisé au Bundestag par Johannes Kahrs, alors élu d’une circonscription de Hambourg et membre du parti du chancelier, le SPD (sociaux-­démocrates). C’est par le biais de cet ancien député que le scandale a rebondi cet été. Le parquet de Cologne a découvert au mois de septembre 2021 que M. Kahrs cachait une importante somme en liquide dans un coffre d’une petite caisse d’épargne de la cité portuaire. Cette trouvaille vient d’être révélée par le journal Bild et confirmée par d’autres médias. Les enquêteurs ont mis la main sur le contrat de location du coffre à la faveur d’une perquisition au domicile de Kahrs. Dans le tiroir blindé, il y avait 214 800 euros en petites coupures et 2 400 dollars. Rien d’illégal mais l’ancien élu refuse de donner la moindre information sur la provenance de cette somme. « Cela laisse penser qu’il fait jouer son droit au silence comme il lui est permis de faire dans l’affaire “CumEx” », en déduit Fabio De Masi. « On ne peut plus rien exclure », renchérit Oliver Schröm, y compris l’existence d’un système occulte qui a profité au SPD local. A la même époque, le parti social­-démocrate de Hambourg a reçu 45 500 euros de dons de la part d’entreprises proches de la Warburg, dont 38 000 euros pour la seule circonscription de Johannes Kahrs. Le scandale est reparti de plus belle à Hambourg récemment. La commission d’enquête aurait souhaité décaler l’audition d’Olaf Scholz pour mieux étudier le rapport du parquet. Mais un vote de la majorité SPD­-Verts au conseil municipal de la ville-­Etat a bloqué l’agenda. L’actuel maire, Peter Tschentscher, était en charge des finances de la cité lors des arrangements avec la banque Warburg. Le chef de la CDU (droite) locale de Hambourg, Christoph Ploss, estime que la transparence doit aussi venir des instances fédérales du parti social­-démocrate à Berlin. Dans une interview au Spiegel, dimanche 7 août, l’ancien député SPD Marco Bülow avance que « presque tous les députés savaient que Johannes Kahrs était mêlé à des affaires louches et que les 214 800 euros ne pourraient être que la petite partie d’une somme plus grosse ». La première rentrée politique du chancelier Olaf Scholz, déjà troublée par le contexte de la guerre en Ukraine, et la chute des fournitures de gaz russes qui ébranle son modèle économique, menace d’être agitée.

Hélène Kohl in Le Monde