lundi 6 février 2023
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Entretien au Figaro : Abdelmadjid Tebboune veut ouvrir une nouvelle ère des relations franco-algériennes

Le président algérien déclare avoir « confiance » en Emmanuel Macron, avec qui il partageune « certaine complicité »

Candidat indépendant, Abdelmadjid Tebboune, né en 1945, a été élu à la tête de son pays en décembre 2019, dans le prolongement des manifestations du Hirak. Ce haut fonctionnaire de carrière entend transformer son pays et nouer de nouvelles relations, plus apaisées, avec l’ex-puissance coloniale. Il a reçu Le Figaro au palais présidentiel d’el-Mouradia, à Alger.

LE FIGARO. – Après avoir réduit de moitié la délivrance de visas aux ressortissants algériens depuis l’automne 2021, la France vient de rétablir le flux habituel,qui était d’environ 200000 en 2019. Êtes-vous satisfait ?

Abdelmadjid TEBBOUNE. – C’est simplement dans la logique des choses. La circulation des personnes entre nos deux pays a été réglée par les accords d’Évian, en 1962, et l’accord de 1968. Il y a une spécificité algérienne, même par rapport aux autres pays maghrébins. Elle a été négociée et il convient de la respecter. Je me permets de paraphraser un ami qui, de manière anecdotique et ironique, me déclarait récemment que les Algériens devraient avoir des visas d’une durée de 132 ans (le temps de la colonisation française en Algérie, NDLR). Ce serait effectivement un échange de bons procédés !

Avez-vous, de votre côté, augmenté le nombre de laissez-passer consulaires. Ils permettent l’exécution des obligations de quitter le territoire français,qui frappent les individus étrangers devenus indésirables?Le terme indésirable est discutable, car il désigne des gens qui n’ont pas tous le même statut. Il y a les binationaux qui doivent être traités en tant que français. Il y a ceux qui ont seulement la nationalité algérienne : ceux-là doivent, bien sûr, respecter la loi française. Si ce n’est pas le cas, on délivre un laissez-passer. Il y a des Algériens qui se sont radicalisés en France, mais il faut chercher à savoir pourquoi, car la radicalité n’est pas algérienne. Il y a enfin ceux qui sont partis de France ou de Belgique et qui se sont radicalisés en Syrie ou ailleurs. De ceux-là, l’Algérie ne peut être tenue pour responsable. Je souligne que seuls 250 Algériens partis d’Europe ont rejoint Daech. Pour répondre à votre question, le volume de laissez-passer consulaires a augmenté, mais ce n’est pas le nombre qui compte, c’est le respect des principes. Il n’y a pas un seul autre pays que l’Algérie avec lequel la France a une pareille intensité d’échanges. De 75 à 80 vols quotidiens, soit plus de 400 par semaine, relient nos deux pays dans les deux sens et ils sont pleins à l’aller comme au retour.

En contrepartie de cette décision sur les visas, la France vous a-t-elle demandé d’augmenter vos livraisons de gaz ? Nous ne sommes pas dans ces comptes d’apothicaires. Quand on a des surplus, on en fait profiter les autres. L’Union européenne et la France ne sont pas des adversaires. Nous sommes tenus à des relations de bon voisinage. Donc, si la France nous demandait d’augmenter nos exportations de gaz, nous le ferions. Elle ne l’a pas encore fait. L’Italie, elle, l’a demandé. Nous avons engagé la construction d’un deuxième gazoduc entre nos côtes et la Sicile, afin de passer le volume de nos livraisons, bon an mal an, de 25 à 35 milliards de mètres cubes et de faire de l’Italie un hub vers le reste de l’Europe, notamment centrale.

Les relations entre la France et l’Algérie ont-elles une chance,un jour, d’être plus apaisées ?La France doit se libérer de son complexe de colonisateur et l’Algérie, de son complexe de colonisé. La France est une puissance mondiale et indépendante. L’Algérie est une puissance africaine qui ne ressemble plus du tout à ce qu’elle était en 1962. Si les gens connaissaient mieux l’Algérie, il y a beaucoup de choses qu’ils ne diraient pas. Nous sommes victimes de préjugés tenaces, qui relèvent plus de l’ignorance que de la malveillance. Il est urgent d’ouvrir une nouvelle ère des relations franco-algériennes. Plus de soixante ans après la guerre, il faut passer à autre chose. Si la mémoire fait partie de nos gènes communs, nous partageons aussi bon nombre d’intérêts fondamentaux, même si nos points de vue peuvent diverger.

Emmanuel Macron a nomméune commission de cinq historiens qui doit faire la lumière sur le passé commun de la France et de l’Algérie. Vous venez de lui emboîter le pas avec la création d’une commission de cinq historiens algériens.Qu’en attendez-vous ?C’est une décision que nous avons prise ensemble. Une partie de la colonisation doit être dépolitisée et remise à l’histoire. Il faut prendre en compte les 132 ans d’occupation, car tout ne commence pas avec la guerre d’indépendance. Il y a des faits avérés, archivés, documentés, qu’on ne peut pas cacher, des écrits les attestent. Oui, au XIXe siècle, il y a eu des massacres, des spoliations foncières… Puis les Algériens ont participé aux deux guerres mondiales aux côtés de la France. Dans la seconde, 4 000 Maghrébins ont été tués pendant la seule campagne d’Italie, et près de 16000 ont été blessés, dont Ben Bella. Contre la libération de la France, la promesse de l’indépendance n’a pas été tenue, d’où le soulèvement de 1945 à Sétif et les massacres qui ont suivi.

Réclamez-vous toujours réparation des essais nucléaires conduits dans le désert algérien dans les années 1960 ? Nous demandons que la France nettoie les sites de ces essais, vers Reggane et Tamanrasset, où la pollution est énorme. Nous souhaitons aussi qu’elle prenne en charge les soins médicaux dont ont besoin les personnes sur place.

Pourquoi l’enseignementde la langue française recule-t-ilen Algérie?Il n’y a pas de recul. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : en 1962, sur 9 millions d’Algériens, 900 000 parlaient plus ou moins académiquement la langue française. En 2022, l’Algérie compte 27 millions de locuteurs qui maîtrisent le Français sur 45 millions d’habitants. C’est donc beaucoup plus. Le Français n’a pas à être imposé aux Algériens, c’est aux familles de choisir. Et l’Algérie ne s’est pas libérée pour faire partie d’un je ne sais quel commonwealth linguistique. L’anglais a la cote, car c’est une langue universelle. Les Anglo-Saxons ont pris le dessus sur les Latins, c’est ainsi…

Vous vous entendez bien avecle président Macron. Avez-vous une relation suivie avec lui ? Oui, nous avons une certaine complicité. Je vois en lui l’incarnation d’une nouvelle génération qui peut sauver les relations entre nos deux pays. Son atout est qu’il n’a rien à voir avec la colonisation. Ni lui, ni son parcours, ni sa famille. Nous avons une amitié réciproque. Certes, nous avons eu, lui comme moi, des formules malheureuses, mais c’est la première fois, me semble-t-il, qu’il y a une telle relation de confiance entre nos deux pays. Celle-ci était auparavant en deçà de ce qu’elle devait être, à cause d’une minorité agissante en France.

Vous pensez à qui ? Ce n’est qu’une minorité. Je ne lui ferai pas l’honneur de la citer.

Vous comptez venir bientôten France ?Je vais me rendre en France en 2023, en visite d’État.

Souhaitez-vous la tenue d’un match de football entre l’Algérie et la France alors que le dernier, organisé à Saint-Denis, en 2001, s’est soldé par l’envahissement du terrain ? Je souhaite, bien sûr, que ce match ait lieu. Il pourrait se tenir en Algérie, à Alger, à Oran ou ailleurs. Mais, attention, je n’accepterai jamais qu’on siffle un hymne national. Le football transcende tout.

Estimez-vous la situation préoccupante dans la bande sahélienne, en proie au djihadisme et à l’instabilité politique ? Tout le monde le reconnaît, la dislocation de la Libye a facilité le transfert d’armes lourdes dans la bande sahélienne. Le règlement de la situation sur place passe évidemment par l’Algérie. Si on nous avait aidés dans l’application de l’accord d’Alger, en 2015, pour la pacification de cette zone, on n’en serait pas là. Dans cette crise, l’Algérie a un raisonnement de voisin, elle ne fait pas de géopolitique, comme d’autres. Nous vivons en bonne entente avec nos frères maliens depuis plus d’un siècle. Pour ramener la paix, il faut intégrer les gens du nord du Mali dans les institutions de ce pays. Il est regrettable que la France, à un certain moment, n’ait pas voulu que l’Algérie exerce son ascendant. Le terrorisme n’est pas ce qui me préoccupe le plus, nous pouvons le vaincre. Je suis beaucoup plus inquiet par le fait que le Sahel s’enfonce dans la misère. Là-bas, la solution est à 80 % économique et à 20 % sécuritaire.

Que pensez-vous de la présencedes hommes de la milice russe Wagner dans cette région?L’argent que coûte cette présence serait mieux placé et plus utile s’il allait dans le développement du Sahel.

Avez-vous gardé des relations avec Vladimir Poutine?Je peux simplement vous dire que je vais aller en Russie prochainement. Je n’approuve ni ne condamne l’opération russe en Ukraine. L’Algérie est un pays non aligné, et je tiens au respect de cette philosophie. Personne ne pourra jamais satelliser l’Algérie. Notre pays est né pour être libre. Par ailleurs, il serait bon que l’ONU ne condamne pas uniquement les annexions qui ont lieu en Europe. Qu’en est-il de l’annexion du Golan par Israël ou du Sahara occidental par le Maroc ?

C’est pour cette raison que vous avez rompu tout contact avec le Maroc ? Pas pour cette seule raison. C’est une accumulation de problèmes depuis 1963 et l’agression des forces spéciales marocaines pour prendre une partie de notre territoire dans l’extrême sud qui expliquent cette rupture. Nous avons rompu pour ne pas faire la guerre, et aucun pays ne peut se poser en médiateur entre nous. En 60 ans d’indépendance, la frontière algéro-marocaine est restée fermée pendant 40 ans en réaction à de perpétuels actes hostiles du voisin. Mais, attention, c’est le régime marocain qui cause des problèmes, pas le peuple marocain. 80 000 de ses ressortissants vivent d’ailleurs chez nous en très bonne intelligence.

Avez-vous applaudi la belle performance des Marocains à la Coupe du monde de football ?Bien sûr ! Les Marocains ont honoré le football arabe et surtout le football maghrébin. Ils nous avaient aussi applaudis quand nous avions gagné la Coupe d’Afrique des nations.

En 2019, le peuple algérien est sorti dans les rues pour réclamerdu changement. Ce mouvement, appelé le Hirak, a été interrompu par la crise sanitaire. Trois ans après, qu’en est-il ? Les Algériens ont fait preuve à cette occasion d’une grande maturité. Ils réclamaient pacifiquement du changement et ne voulaient pas que l’entourage du président Bouteflika – paix à son âme – leur impose quoi que ce soit. Dans ces circonstances, l’armée a été d’une grande sagesse et a bien géré la situation. La France disait qu’il fallait instaurer une période de transition, mais le peuple algérien, lui, voulait des élections. D’une certaine façon, mon élection a marqué, en décembre 2019, le début du changement que j’avais moi-même demandé deux ans plus tôt. Cela m’avait valu d’être limogé de mon poste de premier ministre à mon retour d’un rendez-vous en France avec Édouard Philippe.

Vous représenterez-vous dans deux ans ?Vous comprendrez que je réserve ma décision aux Algériens !

L’islamisme pèse-t-il encore beaucoup dans le débat politique algérien ?L’islamisme est derrière nous, il ne représente plus un danger politique même s’il subsiste quelques reliquats. Il est dommage que les services étrangers refusent de le constater et présentent toujours notre pays comme infesté par l’islamisme. Je le déplore. ■

Propos recueillis par Yves Thréard in Le Figaro