jeudi 30 mai 2024
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Étienne Dinet, le plus singulier des orientalistes

L’Institut du monde arabe rassemble 80 œuvresde ce peintre de l’Algérie coloniale, paradoxalement fort apprécié dans les pays arabes.

Tour à tour, et souvent par les mêmes, il a été adoré et exécré, rejeté et revendiqué, délaissé et recherché. On a vu en lui toutes les beautés du Maghreb, mais aussi un orientaliste hyperkitsch. Étienne Dinet (1861-1929) a peint le fellah et la houri d’une Algérie alors colonisée. Toutefois, dès son origine, le FLN l’a considéré – et le tient toujours – comme un chantre de la nation. D’Alger à Tamanrasset, certains de ses tableaux figurent reproduits sur des timbres-poste. Le bureau présidentiel en est dé- coré d’un. Quant au marché international, il l’a longtemps négligé avant de réviser son opinion lorsque les pays du Golfe ont, à partir des années 1980, propulsé sa cote à des sommets étonnants. Aujourd’hui enfin, certaines féministes rejoignent l’avis des musulmans les plus pudibonds lorsqu’elles qualifient de voyeuristes ses nus de jeunes berbères volant un moment de délassement entre leurs tâches quotidiennes.

Pour toutes ces raisons, cet artiste, auquel l’Institut du monde arabe consacre enfin une exposition (la première à Paris depuis 1930!), s’avère passionnant. Un objet de réflexion idéal pour ceux – de plus en plus nombreux – qui voient l’art avant tout comme une affaire de réception. Né à Paris dans une famille bourgeoise, Dinet acquiert les techniques classiques du métier à l’Académie Julian. Ses maîtres sont l’académique William Bouguereau et le tout aussi officiel Tony Robert-Fleury. Bien qu’on le découvre le pinceau entre les dents dans l’autoportrait accroché en introduction, il ne s’est jamais associé aux trublions des avant-gardes.

Pour lui le dessin et le réalisme priment. Du moins accepte-t-il l’approche impressionniste, alors de plus en plus admise. Le jeune Dinet aime donc aussi, en plus du travail en atelier, saisir le motif à l’extérieur, que ce soit en Île- de-France ou en Bretagne. Mais le vrai grand air, il va le trouver une fois la Méditerranée traversée, dans ce Sud algérien aux aubes et aux crépuscules roses, à la lumière franche, aux nuits phosphorescentes. Où, en outre, comme l’avait découvert avant lui Delacroix, il lui semble vivre au sein d’une Antiquité vivante avec ce peuple aux djellabas amples comme des toges. Là-bas, particulièrement au sein des villages des Ouled Naïl, la vie comme la foi lui paraissent aussi simples et sincères que celles de l’humble pasteur des origines entièrement inspiré par son bon Dieu.

En 1884, Dinet a accompagné un ami entomologiste parti en mission à la recherche d’un coléoptère rare. Les hauts plateaux le subjuguent jusqu’à Bou Saâda, porte du désert à 250 km d’Alger. Le choc est tel qu’il va désormais vouer sa carrière à représenter cette vie saharienne. Alternant d’abord, de 1885 à 1904, les étés sur place et les hivers à Paris, où il compte rapidement parmi les figures les plus actives au Salon des peintres orientalistes français. Puis il fera sienne cette civilisation arabo-musulmane, se fixant définitivement à Bou Saâda, se convertissant en 1913. À la fin de sa vie, celui qui ne s’appelait plus que Nasreddine Dinet a même accompli le pèlerinage à La Mecque, devenant ainsi un « hadj », homme pieux, respecté parmi ses pairs.

Il repose dans une koubba à Bou Saâda. Autour s’est construit un musée national à son nom, avec ses huiles aux cimaises, nus exceptés.

Combien de ses grâces basanées et tatouées dorment en réserve ? Impossible de le savoir, mais elles peuvent être nombreuses. « Le corpus de Dinet serait de 600 à 700 toiles et, selon Koudir Benchikou l’auteur du catalogue raisonné publié en 1984, il existerait au moins six fois plus de dessins et autres œuvres graphiques », répond le commissaire Mario Choueiry. Globalement, ce chargé de mission à l’IMA, enseignant en histoire de l’art à la Sorbonne Abu Dhabi et à l’École du Louvre, juge que Dinet est « plus qu’un peintre ». « C’est une énigme politique, un Français dont l’œuvre est devenue une des identités visuelles de l’Algérie indépendante et qui échappe au procès fait au regard colonial. »

Parcours fédérateur

Il est vrai qu’en 1912 l’auteur du Lendemain du ramadan (Musée d’Orsay) ou de Groupe observant le croissant de lune (Musée d’Angers) s’était battu, et avait obtenu, que Bou-Saâda passe d’une administration militaire à une administration civile, moins autoritaire. Les notices de l’exposition rappellent également que Dinet a écrit et fait publier une vie du prophète Mahomet, qu’il a assisté les conscrits algériens durant la Grande Guerre, insistant notamment sur le retour au pays des blessés et sur le respect du rituel lors des enterrements. Dans les cimetières de ces morts pour la France, il a dessiné les stèles tombales. Lesquelles, par ses efforts, ont fini par remplacer les croix. Enfin, Dinet est à l’origine de la création de la Villa Abd-el-Tif, naguère une institution d’art comparable à la Villa Médicis, à Rome, et qui de nos jours est le siège de l’Agence algérienne pour le rayonne- ment culturel. Notons que, à sa mort, la République française l’a célébré sans occulter sa conversion.

C’est ainsi qu’à l’issue de ce parcours fédérateur, quoique empli d’œuvres qui divisent, on regrette juste de n’avoir vu qu’une cinquantaine d’huiles ainsi qu’une trentaine de dessins. C’est peu. Mais la plupart des pièces se trouvent loin et leurs propriétaires sont mal identifiés. Tout de même : la moitié de ce qui est rassemblé relève de collections privées. ■

Éric Biétry-Rivierre in Le Figaro