Connu pour son roman « Le Thé au harem d’Archi Ahmed » (1983), et pour son adaptation cinématographique, Mehdi Charef est décédé le 10 juin, à l’âge de 73 ans, à son domicile en région parisienne, ont annoncé sa famille et son éditeur, Hors d’atteinte. Né le 24 octobre 1952, à Maghnia, en Algérie, il a grandi en banlieue parisienne et travaillé à l’usine pour devenir finalement écrivain, dramaturge et réalisateur. Ses œuvres traitent de la précarité, du racisme et de la mémoire coloniale.
Arrivé en France à l’âge de dix ans, Mehdi Charef voit sa vie intimement liée à l’immigration maghrébine en France. Son adolescence est marquée par le bidonville de Nanterre et les cités de la banlieue parisienne. Son regard d’écrivain sera imprégné de son expérience en tant que fils d’ouvrier. Comme son père, terrassier, qui creusait les tranchées et les fondations pour préparer un terrain de construction, Mehdi Charef travaillera lui-même longtemps à l’usine et posera les bases d’une « écriture beur » et d’un cinéma de « banlieue ».
« Le Thé au harem d’Archi Ahmed »
La publication en 1983 de son premier roman, Le Thé au harem d’Archi Ahmed, changera la donne. Le livre raconte, dans une langue orale sans barrières, la vie de deux ados dans une cité HLM, tiraillée entre la culture familiale, les discriminations et la violence sociale. Suite au succès de son œuvre littéraire, le cinéaste Costa-Gavras l’incite à écrire le scénario et à réaliser lui-même une version cinématographique du livre. Sorti en salles en 1985 sous le nom Le Thé au harem d’Archimède, son film, pionnier d’un « cinéma de banlieue », sera couronné par le Prix de la jeunesse au Festival de Cannes et par le César du meilleur premier film. Charef avait découvert le cinéma à 9 ans, en voyant un western en noir et blanc, avait-il raconté en 1987 à Télérama. « Et depuis, je me suis toujours promené avec une caméra, dans mon cartable quand j’allais à l‘école, et dans ma musette quand j‘allais à l’usine. »
En même temps « enfant » de la guerre d’indépendance en Algérie, de l’exil et de l’immigration, mais aussi de la reconstruction française, il sera un des piliers d’une parole artistique et politique issue de l’immigration maghrébine en France. Son regard, nourri par les affres de son origine, lui permet de représenter d’une façon authentique la réalité des banlieues sur grand écran. Pour cela, ses nombreux livres et ses dix longs métrages ont aussi eu un impact considérable dans les études postcoloniales et les « cinémas de la périphérie », sans oublier l’importance de ses films pour toute une génération d’acteurs et cinéastes français d’origine maghrébine.
Comme eux, Mehdi Charef appartenait à une génération pour laquelle la colonisation n’a pas été un objet abstrait, mais une expérience familiale forte, avec des blessures restées invisibles et de nombreux non-dits, avec une Algérie à la fois lointaine et néanmoins inscrite dans les corps et dans la culture quotidienne provoquant une friction permanente avec le pays d’accueil.
La puissance d’un autre récit de la France
Sa carrière sera surtout propulsée par ses écrits pleins d’empathie pour ses personnages, nourris de souvenirs personnels et d’histoires de familles immigrées, à l’image de Rue des Pâquerettes (2019), où il raconte son arrivée en France et l’installation de ses parents à Nanterre. De nombreuses œuvres s’attaquaient aussi aux points sensibles de la relation entre l’Algérie et la France, entre les immigrés maghrébins et les Français : Le Harki de Mériem (1989), La Maison d’Alexina (1999), À bras le cœur (2006), Une enfance dans la guerre – Algérie 1954/1962 (Collectif, 2016), Vivants, Marseille (2020), La Cité de mon père (2021), La lumière de ma mère (2023)…
Mehdi Charef investit aussi le théâtre. En 2005, il présente 1962, le dernier voyage, une pièce sur les déchirements engendrés par la guerre de libération en Algérie. Littérature, théâtre, cinéma, son œuvre fait toujours face au racisme institutionnel, évoquant les contrôles policiers et les discriminations à l’école et au travail, mais parle aussi de la nécessité d’un futur commun. Avec son idée de la France, Charef ouvrait la possibilité d’un autre récit incluant à la fois le passé de l’ancienne puissance coloniale et celui de l’ancienne colonie. Un travail précieux sur la mémoire, sur le combat pour les valeurs et la dignité qui continuera à alimenter le débat en France aujourd’hui.
S. F.
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