dimanche 27 novembre 2022
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Italie : la victoire promise de Giorgia Meloni

La cheffe de Fratelli d’Italia mène la droite et l’extrême droite vers la majorité aux élections de septembre

L’accord semblait scellé, et le chef de file de la gauche italienne, Enrico Letta, pouvait au moins se targuer de ce succès avant de partir en campagne pour les législatives anticipées du 25 septembre, dans la peau de l’outsider. Mardi 2 août, après plusieurs jours de tractations houleuses et deux heures de conclave, le secrétaire du Parti démocrate (PD) était apparu tout sourire aux côtés des chefs de deux formations centristes, l’ancien ministre et eurodéputé Carlo Calenda (Azione) et Benedetto Della Vedova (+ Europa), secrétaire d’Etat aux affaires étrangères, pour officialiser par une conférence de presse la naissance de la coalition censée faire pièce à la victoire annoncée des forces de droite, emmenées par Giorgia Meloni (Fratelli d’Italia, post­fasciste) et Matteo Salvini (Ligue, extrême droite). Le programme ? Au fond, il tenait à un nom, celui de Mario Draghi, le président du conseil démissionnaire, dont les trois formations ont été les plus fervents soutiens jusqu’à sa chute, le 21 juillet. Engagement européen, révolution écologique, rappel de l’appartenance pleine et entière de l’Italie à l’Alliance atlantique… La liste des points d’accord entre ces formations était suffisamment longue et consistante pour que le nouvel ensemble puisse afficher à la fois sa solidité et un certain crédit.

Nombreuses divergences

Las, cette belle union n’aura pas duré une semaine. Dimanche 7 août, alors que l’encre du texte de l’accord était à peine sèche, Carlo Calenda a annoncé qu’il revenait sur sa décision, en raison d’un autre pacte conclu dans l’intervalle par Enrico Letta, cette fois avec la Gauche italienne (gauche radicale), les Verts et les dissidents du Mouvement 5 étoiles (M5S), emmenés par Luigi Di Maio. Ainsi constituée, « la coalition devenait une mêlée », plaide l’ancien ministre de l’industrie de Matteo Renzi. « Le Parti démocrate s’est trouvé face à une alternative qu’il a affrontée de nombreuses fois dans son histoire, entre la ligne réformiste et une alliance rassemblant tout et son contraire. A la fin, ils ont choisi la seconde », a-­t­-il expliqué pour justifier sa décision. Impulsif et imprévisible, Carlo Calenda est coutumier des coups d’éclat, et il avait déjà fait savoir par le passé qu’il ne comptait pas participer à une coalition rassemblant des partis qui n’épouseraient pas de façon inconditionnelle l’« agenda Draghi », dont beaucoup de points sont jugés inacceptables par la gauche radicale. Pour autant, l’ancien ministre est trop fin politique pour ignorer que dans la situation actuelle, Enrico Letta, pour tenter de l’emporter, n’avait tout simplement pas le choix. En effet, par un très ironique retour de l’histoire, la gauche italienne se trouve aujourd’hui prise au piège d’une loi électorale qu’elle a conçue, par pur opportunisme, il y a cinq ans. Mis sur pied à quelques mois des élections de 2018 et alors que le Mouvement 5 étoiles était au plus haut, le « rosatellum » (nommé ainsi en référence à son architecte, le député du Parti démocrate Ettore Rosato) était construit comme une machine de guerre contre la formation antisystème. L’idée était de désigner les parlementaires selon un système mixte (proportionnel par régions pour les deux tiers, uninominal à un tour pour le tiers restant) et de favoriser les coalitions. Ainsi, la victoire annoncée du M5S devenait impossible, étant donné que la formation de Beppe Grillo refusait alors le principe même de ces accords. Dans les faits, ce système incroyablement complexe a porté ses fruits, aboutissant en 2018 à l’élection d’un Parlement sans majorité claire. Mais il se retourne aujourd’hui contre ses concepteurs. En cinq ans, la donne a radicalement changé. Et si, face à la gauche désunie, les trois composantes de la droite – Fratelli d’Italia, de Giorgia Meloni (23 % dans les derniers sondages), la Ligue (environ 15 %) et Forza Italia (proBerlusconi, 8 %) – se présentent ensemble, ils ont l’assurance d’emporter la quasi-­totalité des sièges désignés au suffrage uninominal, s’offrant ainsi une majorité plus que confortable, et les mains libres pour modifier en profondeur le pays. Dès lors, la recherche d’alliances, même contrenature, est une sorte d’obligation. Il s’agit de surmonter à la fois les désaccords politiques et les problèmes d’ego – et chacun sait que les seconds sont bien plus redoutables que les premiers. Face à une gauche désunie et à un Mouvement 5 étoiles marginalisé, la coalition des droites, créditée de plus de 45 % des voix par les sondages, paraît avoir partie gagnée. Comme la gauche, elle est cependant traversée par nombre de divergences, notamment sur la question européenne. Ses dirigeants ont remis la grande explication à après le scrutin, en fonction des rapports de force qui, jusqu’ici, favorisent nettement ses composantes les plus extrêmes. La principale force motrice, de ce côté de l’échiquier politique, est Fratelli d’Italia, le parti créé en 2012 par Giorgia Meloni sur les cendres de la formation post­fasciste Alliance nationale (ex­-Mouvement social italien). Marginal lors des précédentes législatives (4,3 % des voix en 2018), le parti a crû depuis, crédité désormais de 23 % d’intentions de vote. A sa tête, Mme Meloni, 45 ans, dont presque trente de politique, jouit d’un avantage : celui de se trouver à la tête de la seule formation n’ayant jamais été aux affaires durant la législature qui s’achève, ce qui lui a permis de ne pas s’exposer aux inévitables compromis du pouvoir.

Nouvelle égérie

Peu présente sur les réseaux sociaux, évitant l’agitation permanente, Giorgia Meloni est la nouvelle égérie des droites radicales. Elle est partie en campagne prudemment. Plutôt que de courir les estrades à la manière de Matteo Salvini, qu’elle a progressivement supplanté, elle travaille à surmonter les divergences avec ses alliés pour définir un programme commun de coalition, annoncé pour la mi­-août. Dans la position de favorite, Giorgia Meloni cherche avant tout à ne pas faire d’erreur. Le programme commun sera donc vague et parlera d’insécurité, d’immigration et de baisse des impôts, plutôt, par exemple, que des rapports Nord­-Sud, traditionnelle pomme de discorde entre Fratelli d’Italia et la Ligue. Par ailleurs, il commencera par le rappel de l’engagement de l’Italie dans l’Union européenne et dans l’OTAN. Pour que l’alternance se fasse en douceur, il est impératif de ne pas effrayer les partenaires de l’Italie, ni les marchés. S’il s’agit d’engager l’épreuve de force, autant le faire le moment venu, après la victoire.

Jérôme Gautheret in Le Monde