jeudi 29 septembre 2022
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La droite japonaise inquiète après l’assassinat de son leader

. Le Parti libéral-démocrate a, sans surprise, largement emporté, dimanche, les élections sénatoriales.

.Mais l’enquête sur l’attaque contre Shinzo Abe commence à révéler des liens possibles entre le PLD et des groupes religieux extrémistes dont le tueur de l’ancien Premier ministre voulait se venger.

Déjà ultra-favori dans les sondages en début de semaine, le Parti libéral-démocrate (PLD), qui domine depuis des décennies la vie politique japonaise, a largement emporté, dimanche, les élections sénatoriales, après avoir profité, selon les analystes, d’un rebond de mobilisation des électeurs conservateurs, sidérés par l’assassinat, vendredi dernier, de l’ancien Premier ministre Shinzo Abe. Au total 125 des 248 sièges de la chambre haute du Parlement étaient remis en jeu lors du scrutin à un tour. Profitant d’une désorganisation de l’opposition de gauche, qui n’a pas su mettre en place d’alliance électorale et manque toujours de leaders solides, et d’une participation plus importante que prévu, la coalition au pouvoir, emmenée par le PLD, semblait en mesure d’accroître très largement le poids de sa majorité au Sénat. Avec cette large victoire, la droite nippone et le gouvernement de Fumio Kishida se retrouvent en position de gouverner pendant trois ans, sans être menacés par le moindre scrutin national. L’exécutif pourrait en profiter pour faire adopter ses réformes économiques et peut-être tenter une très délicate révision de la Constitution pacifiste de la nation, que Shinzo Abe avait échoué à amender. Les quatre formations soutenant un amendement de l’article 9 qui « bride » actuellement les missions des « forces d’autodéfense » (le nom de l’armée japonaise) se retrouvent en effet en mesure de détenir une « super-majorité » des deux tiers des sièges dans les deux chambres du Parlement. Prenant la parole, dans la nuit de dimanche à lundi, un peu avant la fin du dépouillement, Fumio Kishida a promis de profiter de cette solide assise parlementaire pour « revitaliser » l’économie. Ces derniers mois, il a proposé la mise en place, dans l’archipel, d’un « nouveau capitalisme » plus centré sur les revenus des ménages que sur les profits des entreprises, sans toutefois détailler son programme. La mise en chantier de ces réformes risque toutefois d’être parasitée, dans les prochaines semaines, par les résultats de l’enquête sur l’assassinat de l’ancien chef du gouvernement. « Le PLD pourrait se trouver dans un moment difficile d’introspection s’il était contraint de remettre publiquement en question les dimensions politiques de l’assassinat de Shinzo Abe qui mettent en lumière les liens historiques et contemporains entre le soutien du parti et certains groupes religieux radicaux », prévient Nathaniel M. Smith, spécialiste de la droite japonaise au College of International Relations de la Ritsumeikan University, à Kyoto. Arrêté dans les secondes qui ont suivi ses deux tirs sur Shinzo Abe, vendredi à 11 h 30, lors d’un meeting politique organisé en pleine rue, à Nara, l’assaillant, Tetsuya Yamagami, a rapidement reconnu son crime perpétré avec une arme qu’il avait lui-même fabriquée. L’homme de quarante et un ans, qui avait brièvement intégré l’armée japonaise entre 2003 et 2005 avant d’enchaîner les petits boulots, a expliqué qu’il avait voulu s’en prendre l’Eglise de l’Unification, un mouvement religieux radical connu en Occident sous le nom de « secte Moon », en référence à son fondateur coréen Sun Myung Moon. Vendetta personnelle Selon l’hebdomadaire « Shūkan Bunshun », qui cite des sources policières, l’homme aurait souhaité se venger de l’organisation à laquelle sa mère aurait fait de larges donations qui l’auraient poussé à la ruine et conduit, selon ses dires, à la dislocation de sa famille. Tout en niant ces dons, la secte a reconnu, auprès des médias nippons, que la mère du tireur était bien une fidèle. Ne pouvant atteindre le leader local de la secte, il aurait décidé de s’attaquer à Shinzo Abe, qu’il soupçonnait d’être lié à l’organisation, après avoir vu en ligne des vidéos de l’ancien Premier ministre saluant la direction de la secte. « Il est dès lors étrange d’entendre la police affirmer que le tireur n’avait pas de motivation politique », remarque Jeffrey Hall, professeur à la Kanda University. « Shinzo Abe et son parti ont toujours sollicité le soutien et la coopération de plusieurs organisations religieuses conservatrices au Japon », rappelle l’expert. Ces liens entre le PLD et ces cultes, largement tolérés au Japon et en Corée du Sud, remontent à l’après-guerre, à une époque où l’exécutif nippon tentait de rallier différentes organisations politiques, religieuses et parfois mafieuses dans une forme de grande alliance anticommuniste, soutenue par les Etats-Unis. Dans les années 1960, Nobusuke Kishi, le grandpère de Shinzo Abe, s’était ainsi associé à Sun Myung Moon pour soutenir « la Fédération internationale pour la victoire sur le communisme ». Une solidarité qui s’est traduite par des soutiens politiques réciproques, notamment lors des grandes élections. Visiblement embarrassés par les déclarations de l’assassin, que les grands médias nippons ont, eux-mêmes, hésité à relayer le week-end dernier pour ne pas peser sur le scrutin, les cadres du PLD et du gouvernement Kishida n’ont pas encore commenté cet aspect de l’agression qui devrait toutefois se retrouver au cœur des débats dans les prochains jours.

Yann Rousseau in Les Echos