dimanche 4 décembre 2022
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La Turquie, destination privilégiée des Russes pour échapper aux sanctions

Les investisseurs comme les simples particuliers bénéficient de nouveaux accords pour réaliser leurs transactions en roubles

Agent immobilier à Harbiye, un quartier de la rive européenne d’Istanbul, Mustafa Sert se frotte les mains. « Ces derniers temps, je vois pas mal de clients russes qui veulent acheter des biens. Comme ils ne peuvent ni voyager ni investir en Europe à cause des sanctions, ils cherchent des opportunités en Turquie. Je leur dis qu’ils sont les bienvenus », explique-­t-­il. Depuis le début de l’invasion russe en Ukraine, la Turquie attire de plus en plus de Russes en quête d’investissements. Ceux­-ci y sont actuellement les premiers acquéreurs étrangers de biens immobiliers. Selon l’agence des statistiques, entre février et juin, près de 5 000 Russes ont acquis des propriétés dans tout le pays, dont 1 275 pour le seul mois de juin. Cette ruée s’explique par le fait que tout étranger qui investit ou achète une propriété d’un montant supérieur à 400 000 dollars (388 000 euros) se voit en retour attribuer la nationalité turque. Une facilité qui devrait permettre aux investisseurs de déplacer leurs activités financières de la Russie, lourdement sanctionnée, vers la Turquie, parfaitement connectée au système financier mondial et aux chaînes de valeur occidentales. « Certains achètent des biens pour obtenir le passeport turc, dans le but de créer ensuite leur entreprise en Turquie et de commercer avec la Russie », confirme Mustafa Sert, qui ne voit « que du bon » dans cette arrivée de capitaux. Contrairement à ses alliés occidentaux, Ankara n’applique pas les sanctions imposées à Moscou, dont il dépend notamment pour ses fournitures d’énergie. Les échanges commerciaux se poursuivent et le gaz circule dans les gazoducs TurkStream et Blue Stream, connectés à la Russie. Turkish Airlines assure de nombreux vols depuis la Fédération de Russie et plusieurs oligarques ont leurs yachts au mouillage dans des ports de la Méditerranée.

Succès diplomatique

Parmi eux, Roman Abramovitch, réputé proche de Vladimir Poutine, semble avoir pris ses quartiers à Istanbul après avoir participé, côté russe, aux négociations sur le blé qui s’y sont tenues le 22 juillet. Sa présence confirme l’intérêt croissant manifesté par les hommes d’affaires proches du Kremlin envers la Turquie, son industrie, ses banques, sa logistique. D’ores et déjà, « une augmentation des expéditions de transit vers la Russie est constatée non seulement par la mer mais aussi par les voies terrestre, aérienne et ferroviaire », note le quotidien Dünya dans son édition en ligne du 4 août. Alors que les géants mondiaux du transport par conteneurs ont interrompu leurs expéditions vers ce pays, les sociétés turques ont pris le relais. Les conteneurs venus d’Asie ou d’Europe arrivent à Istanbul, à Mersin ou à Izmir et sont ensuite réacheminés vers le port russe de Novorossiïsk, en mer Noire, par le biais de compagnies de transport turques (Medkon, Akkon, Fesco). Ankara, qui se positionne en médiateur entre Moscou et Kiev, a marqué un point en parvenant à négocier, avec le soutien des Nations unies, l’accord du 22 juillet, qui a permis, après cinq mois de guerre et un blocage des ports sur la mer Noire, la reprise des exportations de céréales ukrainiennes. Ce succès diplomatique a valu au président Recep Tayyip Erdogan les félicitations de son homologue russe, Vladimir Poutine, lorsque ce dernier l’a reçu, le 5 août, dans sa résidence d’été à Sotchi sur les bords de la mer Noire. Le tout assorti de la promesse faite aux Turcs de pouvoir payer une partie de leurs achats de gaz en roubles. Les deux dirigeants se sont également dits prêts à accroître leurs échanges commerciaux, à permettre à des entreprises russes de s’implanter dans des zones de libre-­échange turques, à autoriser des banques turques à travailler avec le système russe de paiement connu sous le nom de Mir. Dorénavant, les touristes russes qui séjournent en Turquie pourront payer leurs achats et leurs notes d’hôtel en roubles avec la carte Mir, a confirmé M. Erdogan à son retour de Sotchi. Ce rapprochement économique survient au moment où la Russie apparaît durement touchée par les sanctions tandis que la Turquie est confrontée à une crise monétaire d’ampleur. L’inflation (79,6 % en moyenne annuelle en juillet) a atteint son plus haut niveau depuis 1998, la livre turque a perdu plus de 30 % de sa valeur par rapport au dollar depuis janvier et les réserves en devises de la banque centrale sont au plus bas. Volant au secours du gouvernement d’Ankara, Moscou l’a alimenté en devises, transférant récemment des milliards de dollars à une filiale turque de Rosatom, le géant russe du nucléaire chargé de construire la première centrale nucléaire du pays dans la province de Mersin, sur la côte sud. Selon l’accord signé, une partie de ces fonds sera investie dans des obligations en dollars émises par le ministère turc du trésor et des finances. Pour l’heure, les versements de Rosatom ont permis d’augmenter les réserves de change, passées de 98,9 milliards de dollars le 26 juillet à 108 milliards de dollars le 4 août, « par le biais de dépôts de fonds russes à la banque centrale », souligne, dans une chronique publiée le 8 août sur le site d’information T­24, Ugur Gürses, un ancien fonctionnaire de l’institution. A vouloir pousser trop loin le flirt avec le partenaire russe, Ankara s’expose toutefois à des « sanctions secondaires ». C’est ce qu’a expliqué le secrétaire adjoint américain au Trésor, Wally Adeyemo, aux banquiers turcs lors de sa visite à Ankara, en juin. Neuf mois plus tôt, le Groupe d’action financière avait placé la Turquie sur sa liste grise, citant ses manquements dans la lutte contre le blanchiment d’argent.

Marie Jégo in Le Monde