dimanche 5 février 2023
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L’assaillant de Rushdie, obsédé par la révolution iranienne

Hadi Matar était revenu « changé » et plus religieux d’un séjour au Liban en 2018                  

Les ultraconservateurs iraniens voient en lui un héros. Celui qui, « conscient de son devoir », a « attaqué l’apostat ». Si, à ce stade, aucun lien direct n’a été établi entre l’homme de 24 ans qui a poignardé l’auteur des Versets sataniques, Salman Rushdie, le 12 août, lors d’une conférence dans le nord de l’Etat de New York (Etats-­Unis), et l’Iran, les regards sont braqués sur la République islamique, qui semble fasciner l’auteur de la tentative de meurtre. Lundi, Téhéran a nié toute implication dans l’attaque, tout en continuant d’invectiver l’écrivain. Toujours hospitalisé, ce dernier est « en voie de rétablissement (…) malgré des blessures graves », selon son agent. Originaire du New Jersey, Hadi Matar est né sur le sol américain de parents émigrés du Liban et originaires de la localité de Yaroun. Le village, accolé à la frontière israélienne, est un fief du Hezbollah, le mouvement chiite armé et financé par l’Iran. Selon sa mère, interviewée par le quotidien britannique Daily Mail, il était revenu « changé » et davantage religieux d’un voyage en 2018 au Liban. Interrogés par le journal libanais L’Orient ­Le Jour, des responsables du Hezbollah – qui a refusé de commenter l’affaire publiquement – ont assuré ne pas le connaître.

INCULPÉ POUR TENTATIVE DE MEURTRE

Mutique, Hadi Matar a comparu brièvement samedi devant un tribunal de l’Etat de New York, où son avocat a plaidé non coupable lors de l’audience de mise en accusation. Maintenu en détention, il a été inculpé pour agression et tentative de meurtre. Il risque jusqu’à vingt­-cinq ans de prison. Le procureur du comté de Chautauqua – la ville où a lieu la tentative d’assassinat –, qui s’est opposé à toute libération sous caution, n’a pas manqué de faire allusion au soutien dont pourrait bénéficier l’accusé et à la prime promise en 1989 par l’ayatollah Khomeyni, auteur de la fatwa contre l’écrivain, à toute personne qui assassinerait Salman Rushdie. « Même si ce tribunal devait fixer une caution de 1 million de dollars, il y a un risque qu’elle soit payée », a-­t-­il commenté. « Ses propres ressources financières ne comptent pas. [L’attaque] qui a eu lieu est quelque chose qui a été approuvé par des groupes et des organisations bien plus importants, et bien au-­delà des frontières juridictionnelles du comté de Chautauqua », a ajouté M. Schmidt, pour qui Hadi Matar a prémédité son geste. Arrivé la veille de la tentative de meurtre, muni d’un faux document d’identité, Hadi Matar s’était rendu en bus à Chautauqua depuis le New Jersey. Il disposait d’un billet pour accéder au centre culturel où il a attaqué Salman Rushdie à coups de poignard. Si les autorités américaines n’ont rien révélé de ses motivations, contraignant la presse à s’en remettre à des indiscrétions communiquées par des sources proches de l’enquête, les premiers éléments suggèrent que Hadi Matar a pris soin de laisser suffisamment d’indices pour donner à son acte une signification politique et religieuse : une réponse à la fatwa décrétée par Téhéran il y a trente-­trois ans. Sur son compte Facebook, supprimé depuis, le jeune homme exprime son soutien au régime iranien ; sa photo de profil affiche la figure de l’ayatollah Khomeyni et il postait des images à la gloire du général Ghassem Soleimani. Ancien commandant de l’unité d’élite Al-­Qods au sein des gardiens de la révolution iranienne, le général a été assassiné lors d’une opération américaine à Bagdad, en janvier 2020. Hadi Matar se serait présenté à l’entrée du centre culturel muni d’un faux permis de conduire au nom de Hassan Moughniyeh, un nom choisi en référence à Hassan Nasrallah, le secrétaire général du Hezbollah libanais, et à Imad Moughniyeh, un ancien commandant de sa branche militaire tué en 2008 dans une opération conjointe des renseignements américains et israéliens en Syrie. Une fausse adresse, inscrite sur le document, renvoie au numéro 313 d’une rue newyorkaise : une référence au nombre des compagnons d’armes du Mahdi, l’imam caché dont les chiites attendent le retour. Et un chiffre qu’affectionnent les gardiens de la révolution, qui l’ont accolé à des noms de systèmes d’armes et l’associent régulièrement aux opérations et manœuvres militaires qu’ils mènent. Si elles n’ont pas directement accusé l’Iran d’être responsable de l’attaque, les autorités américaines lui reprochent au minimum de l’avoir inspirée. « Les institutions de l’Etat iranien incitent à la violence contre M. Rushdie depuis des générations, et les médias affiliés à l’Etat se sont récemment réjouis de la tentative d’assassinat dont il a été victime, a réagi lundi le secrétaire d’Etat américain, Antony Blinken. C’est méprisable. »

L’OMBRE DE L’IRAN

Les tensions entre Téhéran et Washington, déjà vives depuis le retrait unilatéral des Etats­Unis de l’accord sur le nucléaire iranien en 2018 sous l’impulsion de Donald Trump, se sont aggravées après la mort du général Soleimani. Et outre l’affaire Rushdie, l’ombre de l’Iran plane sur une série d’incidents aux Etats­-Unis. Le 11 août, le ministère de la justice américain a annoncé qu’un Iranien avait été inculpé en son absence pour avoir offert de verser 300 000 dollars pour tuer John Bolton, l’ancien conseiller à la sécurité nationale de Donald Trump. L’ancien secrétaire d’Etat Mike Pompeo a, lui, été placé sous protection en raison de menaces présumées de l’Iran. Fin juillet, un homme armé d’une kalachnikov a été arrêté à New York devant le domicile de Masih Alinejad, une journaliste et militante féministe irano­américaine. Elle avait déjà été la cible d’un projet d’enlèvement en 2018 et des avis de recherche ont été émis en 2019 contre quatre Iraniens, dont un agent du ministère du renseignement. Cité par le quotidien iranien Entekhab lundi 15 août, Javad Karimi-­Ghodousi, membre de la commission parlementaire de la sécurité nationale et de la politique étrangère, a réitéré les menaces des faucons iraniens, affirmant qu’il n’était pas nécessaire d’envoyer des agents aux Etats-­Unis « pour se venger des Américains ». « Il suffit de verser de l’argent à certaines personnes à Manhattan… »

M.  Z.