dimanche 27 novembre 2022
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Le triple prix Nobel de la paix suscite des réactions enthousiastes à l’Ouest

Ce n’est pas un prix Nobel de la paix qui a été décerné ce vendredi 7 octobre, mais trois. Le comité norvégien a donc récompensé un trio ukrainien, russe et biélorusse et a appelé le régime russe à cesser de réprimer les militants des droits humains. Ce choix a été salué par de nombreux dirigeants occidentaux, mais a suscité des critiques en Ukraine. 

Le prix Nobel de la paix a été attribué au militant biélorusse Ales Bialiatski, à l’ONG russe Memorial et au Centre ukrainien pour les libertés civiles. Le premier est en prison en Biélorussie, le troisième travaille dans un pays en guerre. L’organisation Memorial, elle, a été dissoute par les autorités russes fin décembre 2021. Puis, vers 19h30 (heure de Paris), la justice russe annonçait la saisie de ses bureaux situés dans le centre-ville de Moscou de Memorial.

Ces organisations documentent les crimes de guerre et les atteintes aux droits de l’homme dans leurs pays. En ligne de mire, un même coupable, jamais nommé, mais tout désigné par le comité du prix Nobel de la paix : le régime russe et ses soutiens régionaux.

Un prix Nobel de la paix remis par le comité norvégien alors que la guerre gronde en Ukraine et que Vladimir Poutine, maître du Kremlin, fête ses 70 ans.

Clair dans son choix, le comité du prix Nobel de la paix composé de Norvégiens a toutefois été prudent dans ses mots. « Ce prix ne s’adresse pas à Vladimir Poutine ni pour son anniversaire ni dans un autre sens, sauf que son gouvernement, comme le gouvernement biélorusse, constitue un gouvernement autoritaire qui réprime les militants des droits humains », a déclaré sa présidente Berit Reiss-Andersen. Une prudence qui caractérise les pays nordiques ces derniers temps, clairement sortis de leur posture de non-alignés, mais pas encore tous membres de l’Otan.

« Evidemment, c’est le langage diplomatique que de dire « nous ne visons pas votre président », mais il n’empêche que c’est un jour de double anniversaire : la naissance de Vladimir Poutine et de l’assassinat de la journaliste Anna Politkovskaïa, qui elle aussi publiait largement sur le déshonneur de la Russie sur la guerre qu’elle menait notamment en Tchétchénie. Cette décision de soutenir et d’honorer des défenseurs des droits russes, bélorusses et ukrainiens est là pour rappeler la condamnation unanime à la fois de l’agression dont fait preuve la Russie et le soutien à toutes les populations qui dans ces pays entendent opposer un humanisme à la force brute », analyse Elsa Vidal, cheffe de la rédaction en russe de RFI.

En Ukraine, l’annonce du prix Nobel remis à trois organisations ou individus défenseurs des droits de l’homme en Ukraine, en Biélorussie et en Russie, a été accueillie avec un mélange de satisfaction et de malaise, voire même de défiance envers le comité Nobel norvégien, rapporte notre correspondant à Kiev

Si plusieurs personnalités, comme Stanislav Aseiev, ancien prisonnier torturé dans les geôles russes à Donetsk, ont salué cette décision historique, beaucoup n’ont pas caché leur incompréhension de voir les défenseurs des droits de l’homme ukrainiens systématiquement associés à un représentant de la Russie et de la Biélorussie…

Toute mise à égalité des Ukrainiens et des Russes nie aux deux nations la singularité de leur tragédie, diminue l’importance de leur expérience, commente ainsi Olga Rudenko, rédactrice en chef du journal Kyiv Independent.

La journaliste estime, comme beaucoup de personnes en Ukraine, que ce prix pousse le faux récit à l’origine de cette guerre, ainsi que le narratif faisant de la Russie et de l’Ukraine une seule et même nation.

Réactions politiques

Le secrétaire général de l’ONU a salué l’attribution du prix Nobel de la paix à un trio de représentants de la société civile en Ukraine, en Russie et en Biélorussie, qui « met en lumière le pouvoir de la société civile pour faire avancer la paix ».

« Les groupes de la société civile sont l’oxygène de la démocratie, des catalyseurs de la paix, du progrès social et de la croissance économique », a déclaré Antonio Guterres dans un communiqué, soulignant que l’espace de ces groupes « se rétrécit à travers le monde » alors que les défenseurs des droits humains, militants environnementaux et journalistes sont victimes d’ « arrestations arbitraires, de dures peines de prison, de campagne de dénigrement, d’amendes paralysant leur action et d’attaques violentes ».

Avant lui, c’est l’Union européenne à l’unisson qui a salué ce choix, lors du sommet informel de Prague.

Le président français Emmanuel Macron a salué l’attribution du prix Nobel de la paix à « des défenseurs indéfectibles des droits humains en Europe ». « Artisans de la paix, ils savent pouvoir compter sur le soutien de la France », a-t-il écrit sur son compte Twitter. À Bruxelles, la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen a applaudi un prix qui « a reconnu le courage exceptionnel des femmes et des hommes qui s’opposent à l’autocratie » et « montrent le véritable pouvoir de la société civile dans la lutte pour la démocratie ».

L’Allemagne a salué l’engagement « exceptionnel » des trois lauréats au cours de « ces dernières années et décennies » : « ils sont opposés à l’oppression et à l’action contre les forces pacifiques de la société civile », a déclaré l’un des porte-paroles du gouvernement allemand, Wolfgang Büchner.

Le Royaume-Uni a dit soutenir « tous ceux qui se lèvent face à l’autoritarisme et la tyrannie ».

En Biélorussie, l’opposant et ancien diplomate Pavel Latushka s’est réjoui d’un « geste symbolique » qui permet « d’attirer l’attention sur les 1 334 prisonniers politiques actuellement dans les prisons de la Biélorussie ». « Cela nous donne la foi », a-t-il dit. « Le prix est une reconnaissance importante pour tous les Biélorusses combattant pour la liberté et la démocratie », a indiqué sur Twitter la cheffe de l’opposition Svetlana Tikhanovskaïa.

Un avis non partagé par le porte-parole de la diplomatie biélorusse qui a, au contraire, critiqué les décisions du comité Nobel, « tellement politisées ces dernières années qu’Alfred Nobel n’en peut plus de se retourner dans sa tombe ».

La présidence ukrainienne a estimé que la population de l’Ukraine était « aujourd’hui le principal artisan de la paix ».

Saisie des bureaux de Memorial

À Moscou, aucune personnalité n’a réagi publiquement. Pire, ce silence a donc été doublé d’une décision de justice privant l’organisation de ses locaux historiques, dans le centre de Moscou.

Il faisait déjà nuit lorsqu’ils sont sortis du tribunal Tverskoï de Moscou, vendredi soir. Les derniers membres de Memorial à ne pas encore avoir fait le choix de l’exil venaient de perdre un énième procès. Ils ont été qualifiés d’agents de l’étranger.

Les locaux accueillaient notamment les services administratifs de l’organisation, tout en organisant régulièrement des expositions ouvertes au public. Un représentant du tribunal de Tverskoï a affirmé que Memorial « avait marqué son implication dans la réhabilitation des criminels nazis, discrédité les autorités et créé une fausse image de l’URSS », selon l’agence de presse Ria Novosti.

Les militants avaient anticipé cette décision en mettant leurs précieuses archives en sécurité.

Depuis 1989, Memorial tentait d’ouvrir les yeux des Russes sur leur histoire, celle des sanglantes répressions politiques. L’organisation est désormais persona non grata en Russie.

Vladimir Poutine ne s’est pas exprimé sur cette nouvelle. Lui, s’est appuyé sur une réécriture de l’histoire intensive pour justifier son offensive en Ukraine. Exactement ce contre quoi se battait Memorial depuis plus de vingt ans.

Devant le tribunal vendredi soir, sans journalistes russes, des membres de l’organisation ont cité le célèbre militant des droits de l’homme Andreï Sakharov : « La paix, le progrès, les droits de l’homme sont trois objectifs que l’on ne peut pas dissocier. »

« Il faut se rendre compte à quel point cette association [Memorial] est un monument de la société russe. C’est une association qui à la fois défend les droits humains mais qui fait aussi un travail extraordinaire de documentation des violations de ces droits mais qui essaie aussi de faire en sorte que les Russes puissent avoir connaissances des répressions qui ont eu lieu dans l’histoire soviétique. C’est donc une organisation qui travaille dans différentes directions qui travaille à l’élaboration d’une conscience et d’une connaissance de l’histoire politique en Russie et notamment du volet des violations des droits de l’homme […] Elle défend le droits des minorités et mène des travaux de recherche absolument unique et inédits qui documente par exemple les crimes de guerre en Tchétchénie. »

M. B.