jeudi 16 avril 2026
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Diaspora / Entretien donné par l’historien français Benjamin Stora à la revue Indjazat du mois de mars 2026 « L’histoire franco-algérienne impose de penser des liens nouveaux »

À rebours des discours de rupture, Benjamin Stora plaide pour une lecture lucide et assumée de l’histoire franco-algérienne, dont les héritages continuent de structurer les relations contemporaines entre les deux rives. Dans cet entretien, l’historien souligne le rôle central d’initiatives comme REAGE, qui incarnent la persistance d’un lien humain, culturel et intellectuel irréductible aux tensions politiques. Il met en lumière la transformation profonde de l’immigration en une véritable diaspora de compétences, désormais insérée au cœur des élites académiques, scientifiques et économiques. Porteuse de savoirs, de circulations et de passerelles, cette diaspora constitue, selon lui, un levier stratégique pour l’Algérie, à condition d’inscrire son action dans une histoire longue, faite d’épreuves mais aussi de continuités.

H. Nait Amara : Depuis plusieurs années, vous insistez sur la nécessité d’un travail historique partagé autour de la mémoire franco-algérienne. Comment percevez-vous le rôle d’une organisation comme REAGE, qui mobilise la diaspora algérienne qualifiée dans la construction d’un dialogue apaisé entre les deux rives de la Méditerranée ?

Benjamin Stora : C’est une initiative extrêmement importante dans la mesure où il existe, notamment en France, des forces culturelles et politiques qui veulent absolument rompre tout lien avec l’Algérie. Le fait qu’existe cette association, regroupant un certain nombre de personnalités, d’intellectuels et de cadres de haut niveau, signifie bien entendu qu’un lien historique, culturel et humain demeure entre les deux rives de la Méditerranée.

Cela ne signifie pas que les deux pays partagent le même point de vue ou la même lecture de l’histoire. Mais il existe une communauté de personnes qui appartiennent à cette histoire et qui la font leur. L’existence d’une association comme REAGE prouve précisément que ces liens ne peuvent pas disparaître comme par enchantement. Ils existent de facto, parce que la France et l’Algérie ont partagé une histoire longue, parfois terrible, qui a duré 132 ans.

On ne défait pas une telle histoire instantanément. Elle est là, posée devant nous. Il faut donc la regarder en face, l’assumer. Des associations comme REAGE sont là pour rappeler la nécessité de maintenir ce lien, face à ceux qui prônent la division, les désaccords ou les antagonismes.

REAGE s’est donné pour mission de valoriser les compétences issues des grandes écoles et universités afin de contribuer au développement économique et intellectuel de l’Algérie. Selon vous, dans quelle mesure la diaspora peut-elle aujourd’hui constituer un véritable levier stratégique pour le pays ? Il faut d’abord noter que nous sommes passés, dans la terminologie, du mot “immigration” à celui de “diaspora”. Ce n’est pas anodin. L’immigration renvoie historiquement à une immigration de travail. Or, l’immigration algérienne est ancienne : elle remonte à l’après-Première Guerre mondiale et compte aujourd’hui près d’un siècle de présence dans la société française.

Au départ, il s’agissait d’une immigration de travail. Mais progressivement, les enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants de cette population se sont pleinement intégrés à la société française. Ils ont accédé à des responsabilités, à des savoir-faire et à des compétences de haut niveau.

Ces compétences sont évidemment précieuses pour la France, mais elles peuvent aussi l’être pour l’Algérie. Il existe chez nombre de ces individus une volonté de rester fidèles à la mémoire de leurs parents et grands-parents. Nous sommes donc désormais face à une diaspora de compétences : des personnes qui maîtrisent les codes sophistiqués des sociétés contemporaines.

J’ai eu l’occasion d’observer cela à plusieurs reprises, notamment lors de conférences à l’École normale supérieure ou à Polytechnique, où l’on retrouve de nombreux profils issus de cette histoire, dotés d’un haut niveau de qualification. Ces compétences peuvent être utiles à l’Algérie d’aujourd’hui.

Votre travail d’historien a souvent montré que les trajectoires individuelles, notamment celles des diasporas, jouent un rôle déterminant dans les relations entre nations. Voyez-vous, dans des initiatives comme celle de REAGE, l’émergence d’une nouvelle génération d’acteurs capables de redéfinir les liens entre l’Algérie, l’Europe et le reste du monde ? C’est évident. Il suffit d’observer les profils présents dans les grandes institutions et les grandes écoles françaises — Sciences Po, l’École normale supérieure, Polytechnique, etc. On constate l’émergence d’une génération hautement qualifiée.

On peut multiplier les exemples : des personnalités d’origine algérienne occupent aujourd’hui des postes de très haut niveau, y compris à la tête d’institutions prestigieuses. Je cite comme exemple la nomination d’une femme d’origine algérienne à la tête de l’Institut Pasteur. Cette accumulation de savoirs et de compétences constitue une richesse considérable, susceptible de jouer un rôle majeur entre les deux rives de la Méditerranée.

D’ailleurs, ce phénomène n’est pas nouveau. Dans l’histoire franco-algérienne, on retrouve déjà des figures qui ont incarné ces passerelles : Ali Boumendjel, Ferhat Abbas, Messali Hadj… Tous témoignent d’une circulation entre les deux univers.

Les nouvelles générations doivent aujourd’hui s’inscrire dans cette continuité et faire fructifier cet héritage.

En tant qu’historien des sociétés maghrébines et de l’immigration, comment analysez-vous le moment actuel que traverse l’Algérie, marqué à la fois par une forte attente de renouvellement et par la mobilisation croissante de ses élites à l’étranger ? C’est difficile pour moi de répondre pleinement à cette question, car je ne vis pas en Algérie. Il faut être sur place pour mesurer avec précision les transformations en cours. Je tiens à éviter l’écueil de certains “experts” qui parlent de l’Algérie sans y avoir vécu.

Cela dit, ce que l’on peut constater, c’est l’augmentation du nombre d’étudiants d’origine algérienne dans les universités, ce qui traduit un capital de compétences en croissance.

Par ailleurs, en Europe — en France, mais aussi en Belgique, en Italie ou en Espagne — de nombreux jeunes d’origine algérienne expriment le souhait de contribuer au développement de leur pays d’origine.

« Les liens ne peuvent pas disparaître comme par enchantement : ils existent de facto. »

« Nous sommes passés d’une immigration de travail à une véritable diaspora de compétences. »

Propos recueillis par notre envoyé spécial à Paris H. Nait Amara